Critique cinéma
La Méthode Williams : la discipline comme acte de foi
Il y a des films qu’on regarde et des films qu’on reçoit. La Méthode Williams (King Richard, 2021, réalisé par Reinaldo Marcus Green) appartient à la seconde catégorie. Sous un ciel d’été, écran en plein air, j’ai vu Will Smith incarner Richard Williams — et j’en suis sortie avec cette certitude tranquille qu’on ne raconte pas ici seulement l’histoire de deux championnes de tennis, mais celle d’une méthode, d’une croyance, d’une communauté.
Un plan avant un rêve
Ce qui frappe d’emblée dans le film, c’est que rien n’est laissé au hasard. Richard Williams n’espère pas que ses filles deviennent championnes : il l’a écrit, planifié, cartographié bien avant leur naissance. 78 pages de plan pour Venus et Serena, disait-on de l’histoire vraie — et le film en fait la colonne vertébrale du récit. La persévérance, ici, n’est pas un supplément d’âme romantique, c’est une architecture. On frappe des balles sur des terrains publics de Compton fissurés, sous la pluie, sous les moqueries, sous le regard de ceux qui ne croient pas. La discipline n’est pas présentée comme une contrainte qu’on subit, mais comme la forme concrète que prend l’amour d’un père pour ses filles — et la forme que prend la dignité quand le monde ne vous en accorde aucune d’office.
C’est peut-être ce qui rend le film aussi juste : il ne filme pas le talent comme une grâce tombée du ciel, mais comme le fruit d’une volonté têtue, répétée, quotidienne. On n’a jamais l’impression de regarder un miracle. On regarde un travail.
La lueur dans les yeux de Venus
Et puis il y a ce regard. Ce moment où la caméra s’attarde sur les yeux de Venus, jeune adolescente encore, face à des adversaires plus grandes, plus expérimentées, dans un monde qui n’a pas été pensé pour elle — et où on lit, sans l’ombre d’un doute, qu’elle va gagner.
« Je sais déjà qui je suis, même si vous ne le savez pas encore. »
Ce que dit le regard de Venus, sans un motCe n’est pas de l’arrogance. C’est autre chose, de plus rare et de plus difficile à filmer : une certitude intérieure qui ne dépend d’aucune validation extérieure. Il y a dans ce regard toute la promesse du film : celle d’une jeune fille qui n’a pas besoin qu’on lui accorde sa place, parce qu’elle l’a déjà prise, en elle, bien avant que le court de tennis ne le confirme au monde.
C’est ce plan-là qui m’est resté, bien après le générique. Pas les matchs, pas les trophées — ce regard. Parce qu’il condense en une image tout ce que le film met deux heures à démontrer : que la victoire commence toujours ailleurs que sur le terrain.
Ce que les sœurs Williams ont construit pour leur communauté
Mais La Méthode Williams ne serait qu’un beau récit d’exception individuelle s’il ne portait pas, en filigrane, une question plus large : celle de la place des femmes noires dans un sport — et dans un monde — historiquement pensé sans elles. Le tennis, sport blanc et bourgeois par excellence, n’attendait pas Compton. Il n’attendait pas deux filles noires venues d’un quartier pauvre de Los Angeles pour en redessiner les codes.
Le film prend soin de ne jamais isoler Venus et Serena de leur communauté d’origine. Compton n’est pas un décor de misère dont on s’échappe une fois le succès venu — c’est une matrice, un lieu d’appartenance que les sœurs Williams n’ont jamais renié. Et cette fidélité ne s’est pas arrêtée au générique.
Une ambition pensée pour toutes les autres femmes
Ce qui frappe, quand on regarde ce qu’est devenu le parcours de Venus et Serena après le film, c’est à quel point leur volonté de gagner leur place a toujours dépassé leur propre carrière. Venus a par exemple mené, dès 2005, un combat de deux ans pour l’égalité des dotations à Wimbledon, s’adressant directement au comité du Grand Chelem puis à l’opinion publique via une tribune dans le Times de Londres — jusqu’à obtenir, en 2007, que le tournoi verse enfin le même prix aux femmes qu’aux hommes, suivi un mois plus tard par Roland-Garros. Elle est ainsi devenue la première joueuse à recevoir une dotation égale dans un tournoi du Grand Chelem. Ce n’était pas seulement gagner pour elle : c’était rendre visible, concrètement, qu’un avenir plus juste était possible pour toutes les joueuses qui suivraient — Serena, puis Naomi Osaka, puis Coco Gauff.
Les conseils d’une mère au socle solide
Le film s’attarde surtout sur la figure paternelle, mais dans la réalité, Oracene Price — la mère des sœurs Williams — a joué un rôle tout aussi déterminant, souvent resté dans l’ombre. C’est elle qui a assuré le revenu du foyer de sept personnes quand Richard Williams a quitté son emploi pour se consacrer entièrement à l’entraînement des filles. C’est aussi vers elle que Serena se tournait avant les grands matchs : avant une demi-finale de l’US Open 2001, c’est sa mère qui lui a conseillé de rester concentrée point par point et de vouloir chaque point, plutôt que de se laisser distraire par l’enjeu. Serena l’a un jour décrite comme la colonne vertébrale de leur réussite — présente, stable, jamais dans la démonstration.
Documenter, pas seulement raconter
Ce que les sœurs Williams ont fait pour la cause des femmes noires ne se limite pas à la symbolique de leurs victoires, aussi fortes soient-elles — Venus devenue la première joueuse noire numéro un mondiale de l’ère open, ouvrant la voie à celles qui suivraient. Elles l’ont aussi ancré dans l’action associative.
- En 2003, leur demi-sœur Yetunde Price est tuée par balle à Compton.
- En 2016, Venus et Serena fondent le Williams Sister Fund et ouvrent, en son hommage, le Yetunde Price Resource Center à Compton — un lieu d’accompagnement pour les victimes de violences.
- Serena crée par ailleurs la Serena Williams Fund, centrée sur l’égalité des chances par l’éducation et le soutien aux victimes de violences.
La légitimité gagnée sur le court a été transformée en ressources concrètes pour celles qui n’avaient pas, comme elles, un court de tennis à portée de main.
Ce que Venus et Serena ont donné à des générations de femmes noires — dans le sport et bien au-delà — c’est cette image-là : des championnes qui n’ont jamais eu à choisir entre leur réussite et leur identité, entre leur art et leur communauté. Elles ont gagné en étant pleinement elles-mêmes, tresses, force, joie, colère parfois — sans jamais se lisser pour être acceptées.
En sortant de la séance
Ce qui reste, au fond, c’est cette idée simple et bouleversante : la persévérance n’est pas qu’une qualité individuelle qu’on admire de loin. C’est un legs. Richard Williams n’a pas seulement fabriqué deux championnes — il a posé, avec elles, un jalon dans l’histoire de qui a le droit de rêver grand, et de qui a le droit de gagner.
Et cette lueur dans les yeux de Venus, je crois que je vais la garder longtemps.
Vu en plein air, un vendredi de juillet.
Pour aller plus loin
Cinq fiches éducatives à télécharger — discipline, persévérance, confiance, égalité des primes, émancipation collective
Un article signé
Mae Paul
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