Carnet de balade  ·  Villevaude  ·  Avril 2025

Une balade
sans sens.

Je suis parti·e marcher sans destination dans un village ordinaire. Ce que j’ai trouvé : une machine à baguettes, une traction avant noire, et la confirmation que je suis beau·belle à la fois, et que c’est suffisant.

Distributeur maBaguette devant une école, Villevaude, avril 2025
I

Baguette fraîche dans une machine,
Ou est donc le sens ?
Je marche dans le village,
Au bout de 3 pas je ne comprends
déjà pas ce que je vois.

Villevaude — avril 2025 Distributeur maBaguette. Baguettes fraîches, 24h/24.

Il y a quelque chose d’absurde dans un distributeur automatique de baguettes artisanales. Comme si on avait voulu réconcilier deux mondes qui n’ont rien à faire ensemble : le geste du boulanger et la logique du DAB. Villevaude n’a pas de boulangerie. Elle a une machine. C’est peut-être ça, la modernité rurale.

Je me suis arrêté·e devant quelques secondes. Pas pour acheter. Pour comprendre. J’ai pas compris.

Digression

En France, plus de 400 communes rurales ont perdu leur dernière boulangerie depuis 2010. La baguette automatique n’est pas une absurdité — c’est une réponse. Ce qui est absurde, c’est la question à laquelle elle répond.

Selfie dans un miroir rayé, veste camel, lunettes aviateur — Villevaude avril 2025
II

Je me suis fait beau gosse,
Et oui maman pas belle gosse,
Désolé si ça ne vous convient pas,
Mais je suis beau et belle à la fois.

Avant de sortir — seul miroir du mobil-home Veste camel, lunettes aviateur, trois colliers. Beau·belle à la fois.

Avant de partir, je me suis regardé·e dans le miroir rayé de mon logement. Veste camel oversize, lunettes de soleil, colliers superposés. Ce jour-là j’ai vu quelqu’un, pas une silhouette floue entre deux cases, quelqu’un. Beau gosse. Pas belle gosse. Les deux. Le miroir était rayé mais l’image était nette.

Ce n’est pas une crise identitaire, c’est juste mardi. Je sors promener ce corps-là, tel qu’il est, dans un village qui a une machine à baguettes à la place d’une boulangerie. Le monde est incohérent, autant l’être aussi.

Digression

Il y a quelque chose de particulier à se photographier dans un miroir abîmé. Les rayures ne cachent pas — elles ajoutent. Une texture sur la texture. Le reflet devient une interprétation plutôt qu’une copie. Peut-être que c’est pour ça que ce format persiste : le miroir abîmé dit la vérité mieux que le miroir parfait.

Traction avant noire au rond-point de Villevaude, avril 2025
III

Une voiture originelle d’un petit village,
Parfois j’aimerais comme les bandits,
Voler une voiture et en faire
mon appartement.

Rond-point — Villevaude, avril 2025 Traction avant Citroën. Elle roule encore, bien, sans s’excuser.

Une traction avant noire traversait le rond-point. Sobre, massive, anachronique. Le genre de voiture qui appartient à une autre époque et qui pourtant roule encore, tranquillement, sans s’excuser d’exister dans un monde qui ne la comprend plus.

J’ai pensé à vivre dedans. Pas par romantisme du banditisme — plutôt par attrait pour l’idée d’un espace à soi, suffisant, mobile. Quelque chose qui dit : je n’ai besoin de rien de plus que ça. Quatre murs qui bougent. Appeler ça chez soi.

Panneau Police Municipale sur vieux mur de pierre, pub KFC en arrière-plan — Villevaude avril 2025
IV

Toujours la police à côté de chez moi,
Je crois que la vie se joue de moi.
Mais j’passe en fumant alors que moi je ne sens pas,
L’odeur que je répands ni leur présence.

Rue de la Tour — Villevaude, avril 2025 Mur médiéval, panneau institutionnel, KFC. Trois époques sur un même angle.

Rue de la Tour. Police Municipale, flèche vers la droite. Derrière : un vieux mur de pierre qui a vu passer des siècles, et une pub KFC qui n’a pas encore eu le temps de jaunir. Le mélange de temporalités est tellement violent que ça en devient presque une installation.

Je suis passé·e. Ni l’odeur ni leur présence — rien ne m’a rattrapé·e. C’est ça aussi, passer entre les mailles sans même essayer : certains corps se rendent invisibles sans le vouloir, et d’autres n’y arrivent jamais.

Digression

L’invisibilité n’est pas un superpouvoir, c’est une loterie. Elle dépend de comment tu es lu·e, de ce que tu portes, de l’heure, de l’endroit. Ce jour-là j’ai eu de la chance. Ce n’est pas toujours le cas.

Vue du dessus — jean brodé de fleurs, chaussures brodées multicolores sur gravier — Villevaude avril 2025
V

Des fleurs et une jolie tenue,
Mi fille mi garçon,
Un collier bleu un collier rose
et un collier de mon amoureuse.
Comme ça pas de jaloux même si
notre chaîne est plus forte que tout.

Quelque part sur le gravier — Villevaude, avril 2025 Jean brodé, chaussures fleuries. Mi fille mi garçon, tout à fait moi.

Vue du dessus : un jean brodé de fleurs jaunes et roses, des chaussures qui continuent dans la même veine. L’identité par l’accumulation de détails : pas une déclaration, juste ce que j’avais envie de mettre ce matin-là.

Quatre colliers superposés. Celui de mon amoureuse a été fait avec des couleurs non genrées, parce qu’elle sait. Elle me laisse être moi sans poser de questions, et ça, c’est rare. Le deuxième et le troisième forment une paire : un rose et un bleu. Et le dernier c’est un lien au sens propre. Une chaîne qui tient mieux que n’importe quoi d’autre.

Pas de jaloux. Pas d’explication non plus — juste quatre objets qui savent ce qu’ils représentent, portés ensemble, sur un gravier de village ordinaire.

Villevaude — avril 2025  ·  mae

Je suis rentré·e chez moi sans réponse. Une machine à baguettes, une vieille traction noire, un panneau de police devant un KFC, et mes propres pieds sur du gravier. C’était suffisant. Les meilleures balades sont celles qui ne mènent nulle part — on revient avec des vers, et la confirmation que le monde est incohérent. Mais qu’on peut l’être aussi, et que c’est très bien comme ça.

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