Étiquette : santé mentale

  • Goupil ou face — la cyclothymie expliquée par un renard

    Goupil ou face — la cyclothymie expliquée par un renard

    Goupil ou face — la cyclothymie expliquée par un renard, et mieux que par dix ans de discussions

    Il y a des livres qu’on lit pour soi, et puis il y a des livres qui, sans qu’on l’ait prévu, se mettent à agir sur les autres. Goupil ou face de Lou Lubie fait partie de la deuxième catégorie. Je l’avais repérée sur les réseaux, une planche qui circulait, et je m’étais dit : celle-là, je veux la lire. Je ne savais pas encore qu’elle allait ouvrir une porte chez mon père.

    Illustration minimaliste d'un renard, titre Goupil ou face
    Le renard, fil rouge de tout l’ouvrage de Lou Lubie

    Un renard pour dire l’indicible

    Lou Lubie raconte sa cyclothymie — ce trouble de l’humeur qui oscille sans prévenir, sans respecter aucune logique apparente — en lui donnant un corps : celui d’un renard qui s’installe dans sa vie, cohabite avec elle, impose son rythme. L’idée est simple et redoutablement efficace : au lieu d’expliquer un état intérieur abstrait à quelqu’un qui ne l’a jamais vécu, on lui montre un animal qui déborde, qui mord, qui se love, qui panique. Ça se regarde, ça se comprend, même sans avoir jamais ressenti la moindre variation d’humeur pathologique.

    Le livre commence fort, avec un passage sur une semaine d’hospitalisation en psychiatrie qui m’a fait beaucoup rire — pas parce que la situation est drôle, mais parce que je l’ai vécue, et que la description est d’une justesse presque comique : le lit à roulettes trop étroit, la lampe qu’on braque la nuit pour vérifier que tout va bien, l’armoire — seul meuble qui ferme à clé. Pour l’avoir vécu, je peux me permettre d’en rire. Ce genre de détail-là, on ne l’invente pas, on l’a traversé.

    La cyclothymie, c’est quoi exactement ?

    Avant d’aller plus loin, un peu de pédagogie — parce que c’est justement la grande force du livre : vulgariser sans infantiliser.

    La cyclothymie est un trouble de l’humeur qui appartient au spectre bipolaire, mais dans une forme atténuée : les variations d’humeur sont plus fréquentes, plus imprévisibles et moins amples qu’un trouble bipolaire de type I ou II, mais elles n’en sont pas moins envahissantes. Une personne cyclothymique peut passer d’un état d’euphorie et d’hyperproductivité à un abattement profond en l’espace de quelques jours, parfois sans le moindre événement déclencheur identifiable. C’est ce caractère erratique, sans cause apparente, qui rend le trouble si difficile à expliquer à son entourage — et si difficile à diagnostiquer, tant il peut être confondu avec un simple « tempérament entier ».

    La théorie des tempéraments, d’Hippocrate à aujourd’hui

    Le livre remonte jusqu’à Hippocrate, médecin grec du Vᵉ siècle avant J.-C., premier à s’être penché sur la question des tempéraments. Voici les six grandes familles que la BD détaille, entre humour et rigueur :
    • Les mélancoliques — humeur basse et stable. Discrets, peu actifs, parfois moroses, mais souvent d’une grande créativité.
    • Les hyperthymiques — humeur élevée et stable. Flamboyants, sociables, sûrs d’eux, entreprenants — parfois sans mesurer les conséquences.
    • Les lymphatiques — humeur neutre et stable. Calmes, confiants, peu sensibles à l’agitation du monde.
    • Les irritables — humeur élevée et instable. Tendus, prompts à s’emporter, exigeants envers eux-mêmes comme envers les autres.
    • Les anxieux — humeur basse et instable. Rongés par l’inquiétude, prévoyants à l’excès, manquant de confiance en eux.
    • Les cyclothymiques — humeur variable et instable. Hypersensibles, capables de basculer d’un extrême à l’autre en très peu de temps, parfois sans raison identifiable.

    Ce classement n’a rien d’un horoscope, insiste l’autrice par la voix de son renard : ce sont des ingrédients, pas des cases fermées. La plupart des gens sont un mélange nuancé de plusieurs tempéraments — un peu comme il existe une infinité de nuances de cheveux derrière les sept couleurs naturelles de base.

    Les troubles associés, un à un

    C’est sans doute la partie la plus utile du livre pour qui veut vraiment comprendre ce que vit une personne cyclothymique : la cyclothymie s’accompagne très souvent d’autres troubles, présentés ici avec leur taux de prévalence chez les patients cyclothymiques, sous une bannière ironique — « (pas) super pouvoirs ».

    Les troubles associés les plus fréquents
    • La phobie sociale (45 %) — la peur d’être jugé ou observé dans les situations sociales, qui pousse à l’évitement.
    • La boulimie (30 %) — des crises de perte de contrôle alimentaire, souvent liées à un besoin d’apaiser une tension émotionnelle.
    • Les troubles anxieux (64 %) — une inquiétude excessive et permanente, qui peut aller jusqu’à l’attaque de panique.
    • Le TOC (42 %) — des pensées intrusives et des rituels répétitifs, dans l’espoir illusoire de reprendre le contrôle.

    Le livre est honnête sur un point essentiel : la cyclothymie n’est pas toujours pathologique en soi. Un schéma très parlant montre un curseur qui va du « normal » au « pathologique » des deux côtés — c’est quand les variations d’humeur deviennent extrêmes, ingérables, et qu’elles empiètent sur la vie quotidienne qu’on bascule dans le trouble.

    Un glossaire pour nommer ce qui n’a pas de nom

    Au cœur du livre, Lou Lubie propose un glossaire inventé pour les états mixtes que la nosologie officielle ne prend pas la peine de nommer — et pourtant, tout le monde qui vit avec une humeur cyclothymique les reconnaît immédiatement.

    Illustration du terme Bully, renard expressif sur fond brun
    Nommer ce qu’on ressent, un mot à la fois
    Fatiguexcité Des pensées à cent à l’heure, un moral au top, mais sans la moindre énergie pour les suivre. Ou comment avoir l’air ivre sans avoir bu une goutte.
    Bully « Je suis content(e) et je te crie dessus. » Une énergie débordante qui se décharge sur les autres au lieu de trouver une activité en solo pour l’évacuer.
    Ripleure Vingt secondes de fou rire incontrôlé, suivies sans transition de vingt secondes de grosse crise de larmes, en boucle, jusqu’à épuiser toute vie sociale autour.

    C’est « Bully » qui m’a le plus marquée, tellement c’était exact — cette énergie qui déborde et se transforme en cris, alors qu’au fond tout va plutôt bien.

    Je l’ai montré à mon père immédiatement en le lisant, parce que c’est souvent lui qui récolte ces cris-là quand quelque chose me contrarie. Le voir nommé, dessiné, avec ce mélange d’humour et de justesse, c’était presque soulageant : ce n’est pas un défaut de caractère, c’est un mécanisme identifié, qui a même un nom.

    L’hypomanie, la montée qui grise avant de faire tomber

    Le passage sur l’hypomanie est traité avec la même honnêteté que le reste : la dopamine qui afflue, l’euphorie qui semble sans limite, l’énergie débordante, les idées à la seconde, le sommeil et la faim qui s’effacent. Le renard devient plus fort, plus incontrôlable, et l’ascension devient risquée — abus d’alcool ou de drogues, rapports non protégés, excès de vitesse, achats compulsifs. Plus on monte haut, plus la chute qui suit est dure. Le livre le dit sans détour : on ne choisit pas ce qu’on ressent, mais on choisit ce qu’on en fait.

    Des conseils concrets pour les proches

    Ce qui distingue vraiment ce livre d’un simple témoignage, c’est qu’il ne s’adresse pas qu’aux personnes concernées. En fin d’ouvrage, Lou Lubie prend le temps de s’adresser directement à l’entourage : comment réagir face à une phase haute sans minimiser ni dramatiser, comment accompagner une phase basse sans s’épuiser soi-même, comment poser des limites sans couper le lien. Ce sont des conseils simples, jamais moralisateurs, qui donnent enfin des pistes concrètes à ceux qui se sentent démunis face aux variations d’humeur de quelqu’un qu’ils aiment.

    C’est cette partie-là, précisément, qui a le plus parlé à mon père. Il l’a lue avec attention, et le lendemain, il m’a dit qu’il avait compris des choses qu’il n’avait pas comprises avant — et qu’il avait pris certains conseils pour lui-même aussi.

    Illustration d'un renard apaisé, Merci Lou Lubie
    Refermer le livre, un peu plus légère

    Merci, Lou Lubie

    Je referme ce livre avec une vraie gratitude. Merci d’avoir mis des mots — et un renard — sur ce qu’on n’ose pas encore montrer dans son entièreté, même à ceux qu’on aime. Merci d’avoir rendu lisible, presque drôle, ce qui reste si souvent enfermé dans la honte ou l’incompréhension. Un livre qui fait rire de justesse plutôt que de gêne, qui donne un nom à des états qu’on croyait innommables, et qui, en quelques planches, ouvre parfois des portes que des années de discussions n’avaient pas réussi à ouvrir — c’est suffisamment rare pour être souligné.

    Si quelqu’un dans votre entourage vit avec une cyclothymie, un trouble bipolaire, ou simplement une humeur qui ne suit pas les règles — ce livre est probablement le meilleur point d’entrée que vous puissiez leur offrir.

  • Un an de plus, et pourtant — Atelier d’écriture Juillet 2026

    Atelier d’écriture

    Juillet 2026

    Un an de plus, et pourtant

    Il y a des anniversaires qu’on n’a pas très envie de fêter.

    Pas parce qu’on n’aime pas les gâteaux ou les bougies. Parce que souffler dessus suppose qu’on ait quelque chose à célébrer, et que certaines années, vivre a déjà pris toute l’énergie disponible.

    On te demande de faire un vœu, de sourire pour la photo, de dire merci pour les mots gentils. Et en dessous, il y a ce tiraillement : le rituel de la fête d’un côté, le poids qu’on porte de l’autre. Un vœu qu’on n’ose pas formuler, ou qu’on ne sait plus formuler.

    Cet atelier, c’est un espace pour ce tiraillement-là. Pas pour gâcher la fête de personne. Juste pour dire, une fois, ce que ça fait vraiment de vieillir d’un an quand la vie vous a malmené·e.

    Écrivez sur cette année. Sur ce qui a tenu bon malgré tout — s’il y a un fil, aussi ténu soit-il, qui vous a gardé·e ici une année de plus. Pas de règles, pas de longueur imposée. Juste ce qui est vrai.

    Pour commencer

    Les consignes d’écriture

    01

    Installez-vous

    Un endroit où vous ne serez pas dérangé·e. Pas besoin d’un jour d’anniversaire pour écrire ce texte — juste du temps pour vous.

    02

    Le point de départ

    Commencez par : « Cette année, j’ai eu un an de plus, et pourtant… » — laissez venir sans censure.

    03

    Explorez

    Qu’est-ce que vous avez porté cette année ? Qu’est-ce qui vous a coûté de fêter, ou de faire semblant de vouloir fêter ? Et malgré tout, qu’est-ce qui vous a gardé·e là ? Ne minimisez rien.

    04

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    • Le Bateau ivre — Rimbaud, ou la dérive comme méthode

      Le Bateau ivre — Rimbaud, ou la dérive comme méthode
      Revue de recueil

      Le Bateau ivre
      Rimbaud, ou la dérive comme méthode

      Une relecture, dix ans après avoir acheté ce livre sans le comprendre — dans la maison de Charleville, un jour où j’avais treize ou quatorze ans.
      « Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche
      Un bateau frêle comme un papillon de mai. »

      J’avais treize, peut-être quatorze ans, le jour où j’ai visité la maison de Rimbaud à Charleville-Mézières. Je ne me souviens plus exactement de ce qui m’a poussée à acheter ce recueil dans la boutique du musée — mais je me souviens très bien de ce mot, « poète maudit », qui traînait sur les panneaux, dans les commentaires, et qui m’a happée immédiatement. J’étais déjà en souffrance à cette époque, sans avoir les mots pour la nommer, et ce mot-là, « maudit », disait quelque chose que je cherchais sans le savoir. Je voulais comprendre ce qu’un poète de son temps avait pu écrire d’assez fort pour mériter une telle étiquette. Je voulais lire pour le comprendre lui, et peut-être, en creux, me comprendre moi. Voir si je pouvais m’y reconnaître.

      Je crois que j’ai cru, en achetant ce livre, que j’allais pouvoir respirer en le lisant. J’étais déjà une grande lectrice, et il y avait quelque chose de rassurant à se reconnaître dans un garçon d’une autre époque, prisonnier d’une mère jamais satisfaite, qui allait se réfugier dans les latrines quand sa présence à elle devenait trop lourde à porter. Ce vers-là, dans Les Poètes de sept ans — « Il pensait là, tranquille et livrant ses narines » — je ne savais pas encore, à treize ans, que je le comprendrais un jour de l’intérieur. Rimbaud était un rêveur enfermé, et l’enfermement pousse à rêver de liberté avec une force que ceux qui n’ont jamais été enfermés ne connaissent pas. Quoi de plus vaste, de plus libre, que la mer, quand on grandit à l’intérieur des terres, dans une chambre qu’on voudrait fuir ? On invente des histoires, on invente des océans qu’on n’a jamais vus, pour sortir de ce qu’on ressent comme une prison.

      Et cette fuite qui n’aboutit qu’à la fatigue et au manque — ça, ça me parle profondément. J’ai longtemps rêvé de fuir la maison qui m’enfermait. Mais on le sait, quand on erre trop longtemps : on finit fatigué, on manque d’amour, on a le mal de mer, et on se surprend à rêver d’un endroit qu’on pourrait simplement appeler chez soi. C’est exactement ce que dit Le Bateau ivre dans son dernier mouvement, et c’est peut-être pour ça que ce poème ne m’a jamais quittée, même rangé sur une étagère pendant des années sans être relu.

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      Automne 1871 — Charleville

      Un adolescent qui n’a jamais vu la mer

      Rimbaud a dix-sept ans quand il écrit Le Bateau ivre, à l’automne 1871. Il n’a jamais vu l’océan — Charleville est une ville de terres intérieures, loin de toute côte — et pourtant il en invente une géographie hallucinée, d’une précision presque documentaire. C’est un texte de fugue écrit avant la fugue elle-même : il l’a composé encore chez sa mère, dans cette maison qu’il va bientôt quitter pour de bon.

      Le poème sert de viatique. Rimbaud l’apporte à Paris, où il espère se faire introduire auprès de Verlaine — via une lettre à Paul Demeny, puis grâce à l’entremise de Charles Bretagne. Ce n’est pas un texte de salon qu’il présente : c’est une déflagration. Verlaine le lira à voix haute chez les Vilains Bonshommes, et l’adolescent débarque à Paris auréolé de ces cent vers qu’il a écrits sans avoir jamais quitté les Ardennes.

      Le poème

      Ce que raconte le texte, vers après vers

      Le texte est un monologue : un bateau qui parle à la première personne, qui raconte comment il a perdu ses haleurs — ces hommes qui, depuis la berge, tiraient les péniches à la corde — et comment, sans eux, il a dérivé, livré aux fleuves puis à la mer libre.

      « Comme je descendais des Fleuves impassibles,
      Je ne me sentis plus guidé par les haleurs… »

      Les Peaux-Rouges les ont cloués nus aux poteaux de couleurs — première image de violence, dès le deuxième vers. Puis vient l’ivresse elle-même, cette longue traversée d’images qui s’enchaînent sans respirer : les péninsules démarrées, les tempêtes bénies, les phosphores chanteurs, les rousseurs amères de l’amour, les archipels sidéraux. Rimbaud invente une langue pour dire ce qu’il n’a jamais vu — et c’est précisément ce vertige entre l’expérience inventée et l’expérience vécue qui fait la force hallucinatoire du texte.

      Puis, après cette accumulation presque insoutenable de beauté et d’horreur mêlées — « j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir » — le poème s’épuise. Le bateau est fatigué de cette liberté sans limites, fatigué des « vieilles murailles » qu’il ne rencontre plus, fatigué de porter seul toute cette immensité.

      « Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
      Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
      Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche
      Un bateau frêle comme un papillon de mai. »

      Cent vers de vertige cosmique, et le poème se referme sur l’humilité totale d’un enfant et de son bateau de papier dans une flaque d’eau. La liberté absolue, une fois épuisée, ne désire plus que la taille d’une enfance. C’est un vertige qui se retourne contre lui-même : la fuite comme désir, mais une fuite qui sait, depuis le premier vers, qu’elle n’aboutira qu’à la fatigue et au manque d’un port qu’on ne trouvera peut-être jamais.

      1871 — Les Poètes de sept ans

      L’enfance comme prison documentée

      Ce poème mérite qu’on s’y arrête longtemps, parce qu’il est sans doute le texte le plus autobiographique du recueil, et celui qui éclaire le plus frontalement d’où vient la rage du Bateau ivre. Rimbaud y décrit un enfant — lui-même, à peine déguisé — sous le regard d’une mère qui ferme « le livre du devoir » et s’en va « satisfaite et très fière, sans voir » ce qui se joue vraiment dans les yeux bleus de son fils. Le texte est d’une cruauté clinique envers cette mère aveugle à « l’âme de son enfant livrée aux répugnances ».

      L’enfant, lui, « suait d’obéissance » tout le jour, mais se réfugiait, l’été, « dans la fraîcheur des latrines » — seul endroit de la maison où il pouvait enfin penser tranquille, loin du regard maternel. Rimbaud y décrit aussi cette petite fille des ouvriers d’à côté, cette violence enfantine à peine voilée, et surtout ces romans que le gamin de sept ans écrivait déjà « sur la vie du grand désert, où luit la Liberté ravie ». Le désert, la savane, les rivages — déjà, à sept ans, l’enfant rêvait d’ailleurs pour échapper à une maison trop étroite. C’est le même geste que le bateau ivre fera dix ans plus tard, à plus grande échelle : inventer une géographie pour fuir une chambre.

      Étudié au collège

      Le Dormeur du val — la chute qu’on n’attend pas

      Je me souviens de l’avoir étudié au collège, et de ce silence qui tombe sur une salle de classe quand le professeur fait lire le dernier vers à voix haute. Le sonnet décrit d’abord un paysage presque édénique — « un trou de verdure où chante une rivière » — puis un soldat, jeune, « bouche ouverte, tête nue », endormi dans l’herbe, « souriant comme / Sourirait un enfant malade ». Tout le poème installe une tendresse, une douceur presque maternelle de la nature qui « berce » ce garçon.

      Et puis, en un seul vers final, tout bascule :

      « Il a deux trous rouges au côté droit. »

      Ce n’est pas un sommeil. C’est une mort, et Rimbaud ne la nomme jamais autrement que par cette litote insoutenable. La beauté du paysage, la douceur du sommeil apparent, tout devient rétrospectivement une torture pour le lecteur qui comprend, trop tard, ce qu’il regardait. Écrit à dix-sept ans, en pleine guerre franco-prussienne, ce texte porte une colère contre la guerre d’autant plus efficace qu’elle ne crie jamais — elle laisse la chute faire le travail.

      Mai 1871 — la Commune, la Semaine sanglante

      Les Corbeaux, L’Orgie parisienne, Chant de guerre parisien

      Il faut absolument replacer Le Bateau ivre dans son contexte historique pour comprendre d’où vient cette envie de tout fuir. 1870-1871 : la guerre franco-prussienne, la chute de l’Empire, puis la Commune de Paris et sa répression sanglante en mai 1871 — la Semaine sanglante. Rimbaud a dix-sept ans et il voit tout ça depuis Charleville, ou lors de ses fugues à Paris.

      Les Corbeaux est une prière inversée, presque blasphématoire : Rimbaud demande au « Seigneur » de faire s’abattre « des grands cieux / Les chers corbeaux délicieux » sur les champs de bataille, pour que ces oiseaux funèbres rappellent aux vivants le devoir de mémoire envers « les morts d’avant-hier ». C’est un texte qui refuse l’oubli confortable.

      L’Orgie parisienne ou Paris se repeuple et Chant de guerre parisien sont plus rageurs encore, écrits à chaud en mai 1871, dans la fureur de la répression versaillaise. Rimbaud y devient presque pamphlétaire : « Ô lâches, la voilà ! Dégorgez dans les gares ! » Le ton est scandé, oral, on sent la voix qui monte, la colère contre les puissants qui écrasent Paris insurgé. Les Mains de Jeanne-Marie prolonge cette veine, en célébrant les mains calleuses d’une communarde — « plus fatales que des machines, / Plus fortes que tout un cheval ! » — contre les mains blanches et parfumées des bourgeoises.

      C’est important de le lire avant Le Bateau ivre : le grand poème de la dérive maritime n’est pas né dans le vide contemplatif. Il est né quelques mois après que Rimbaud a vu Paris exsangue, après avoir lui-même hurlé des vers d’une violence politique frontale. La fuite rêvée du bateau porte en elle le dégoût très concret d’un pays qui vient de s’entretuer.

      1871 — le corps sans pitié

      Accroupissements, Les Assis

      À côté de cette rage politique, il y a une autre veine, presque clinique, qui regarde les corps sans aucune complaisance. Accroupissements décrit « le frère Milotus », un moine obèse et repoussant, avec un dégoût physiologique poussé jusqu’à l’écœurement volontaire. Les Assis fait pareil avec des employés de bureau vieillis sur leurs chaises, « genoux aux dents, verts pianistes », dont « le sinciput plaqué de hargnosités vagues » évoque « les floraisons lépreuses des vieux murs ». C’est une poésie qui refuse toute joliesse, qui regarde la laideur du monde bourgeois avec une précision presque vengeresse — le contraire exact de la beauté hallucinée du Bateau ivre, et pourtant écrit à la même période, par le même adolescent.

      1871-1872 — la langue qui s’invente

      Voyelles, Les Chercheuses de poux

      Voyelles est sans doute le texte le plus expérimental du recueil : « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles. » Rimbaud associe à chaque lettre une couleur, puis des images de plus en plus denses — « A, noir corset velu des mouches éclatantes », « E, candeurs des vapeurs et des tentes ». C’est une poésie synesthésique, qui invente une correspondance entre le son, la couleur et la sensation, et qui annonce déjà les recherches formelles des Illuminations.

      Les Chercheuses de poux est plus tendre, presque sensuel dans sa douceur : deux sœurs qui épouillent un enfant fiévreux, avec « de frêles doigts aux ongles argentins ». C’est un des rares moments du recueil où la tendresse n’est traversée par aucune ironie, aucune violence — un pur souvenir de repos, peut-être le seul du livre.

      Mai 1872 — l’après

      Fêtes de la patience — la fatigue

      Écrits en 1872, ces quatre poèmes (Bannières de mai, Chanson de la plus haute tour, L’Éternité, Âge d’or) marquent un tournant. Le Rimbaud fougueux de 1871 laisse place à un Rimbaud fatigué :

      « Oisive jeunesse
      À tout asservie,
      Par délicatesse
      J’ai perdu ma vie. »

      Cette phrase-là résonne particulièrement fort : perdre sa vie non pas par accident, mais « par délicatesse » — par excès de sensibilité, presque. L’Éternité referme le cycle en écho direct au Bateau ivre :

      « Elle est retrouvée.
      Quoi ? — L’Éternité.
      C’est la mer allée
      Avec le soleil. »

      La même mer, mais apaisée cette fois, débarrassée de toute tempête — comme si, après avoir tout dit, il ne restait plus qu’à se taire.

      · · ·
      Ce qui reste

      Rimbaud a dix-sept ans et il contient déjà tout : la rage politique, le dégoût du corps, la tendresse rare, l’expérimentation formelle la plus radicale, et cette fatigue précoce qui annonce l’arrêt brutal de l’écriture quelques années plus tard. On ne devrait pas perdre sa vie après si peu d’années — que ce soit au sens propre, comme le soldat du Dormeur du val, ou au sens de cette fougue qui s’éteint trop tôt, comme celle de Rimbaud lui-même. Ce n’est pas juste. Mais ça arrive, et une fois que c’est arrivé, on ne peut plus rien y changer — on ne peut que le lire, et s’y reconnaître, et continuer.

      — Mae
    • The Basketball Diaries : psychologie de l’addiction et de la descente aux enfers

      The Basketball Diaries — Maëva Paul

      Cinéma · Psychologie · Revue

      Quand on se perd pour de vrai :
      The Basketball Diaries

      Un film qui ne raconte pas la drogue. Il raconte ce qui précède la drogue, ce qui l’alimente, et ce qu’on cherche à faire taire quand on se détruit.

      FilmThe Basketball Diaries
      RéalisateurScott Kalvert
      Année1995
      AvecLeonardo DiCaprio · Mark Wahlberg · Lorraine Bracco
      Basé surLe journal autobiographique de Jim Carroll (1978)
      ThèmesAddiction · Identité · Écriture · Attachement · Honte

      Il y a des films qu’on reçoit comme un coup de poing en plein sternum. Pas parce qu’ils sont violents — même si celui-là l’est. Mais parce qu’ils mettent des images sur quelque chose qu’on croyait n’appartenir qu’à soi : cette façon qu’a l’être humain de s’effondrer doucement, puis tout d’un coup.

      Je l’ai vu plusieurs fois. Et à chaque fois, il y a un moment précis où quelque chose se brise en moi. Pas la même scène à chaque visionnage. Parfois c’est le regard de Jim vers sa mère à travers la vitre. Parfois c’est l’écriture. Parfois c’est simplement le fait qu’il ait été beau, plein de promesses, et que ça n’ait servi à rien.

      Ce film me fait pleurer à chaque fois. Pas d’une larme polie. D’un chagrin un peu ancien, un peu personnel, qu’on ne sait pas toujours nommer.

      Ce que le film raconte — et ce qu’il tait à dessein

      On pourrait résumer l’histoire simplement : Jim Carroll, adolescent prodige du basketball dans les rues de New York, glisse vers l’héroïne et la prostitution avant de trouver une sortie par l’écriture. Ce serait exact. Ce serait aussi passer à côté de l’essentiel.

      Car ce que Scott Kalvert filme, ce n’est pas une histoire de drogue. C’est une histoire d’identité fracturée. Jim n’est pas un garçon qui fait de mauvais choix. C’est un garçon qui n’a pas les ressources pour faire face à ce que la vie lui impose — la perte, la violence du monde adulte, la solitude affective — et qui trouve dans le produit une façon provisoire de ne plus ressentir ce qui déborde.

      « Je voulais juste que tout s’arrête. Pas moi. Juste ce que je ressentais. »

      Jim Carroll, The Basketball Diaries

      Cette nuance est fondamentale. Elle distingue les récits de rédemption moralisateurs d’un film qui prend le parti de comprendre avant de juger.

      Leonardo DiCaprio : le garçon d’avant

      Il faut parler de DiCaprio. On ne peut pas ne pas en parler. À 19 ans, il livre quelque chose qui dépasse la notion de performance. Il n’y a pas de technique visible, pas de démonstration d’acteur. Il y a juste un corps qui se transforme, des yeux qui se vident par strates, une voix qui change de texture si progressivement qu’on ne sait pas exactement quand ça a commencé.

      Mais ce qui est réellement troublant chez lui dans ce film — ce n’est pas la déchéance. C’est l’avant.

      La façon dont il joue le garçon d’avant : le talent inné, l’avenir prometteur, cette lumière dans les yeux de quelqu’un qui ne sait pas encore ce qui l’attend. Ces scènes-là font déjà mal quand on connaît la suite. Elles font mal d’une façon particulière — parce qu’on sait, nous, spectateurs, ce que Jim ne sait pas encore. Et parce que cette lumière-là, on la reconnaît. On se reconnaît dedans.

      Ce que DiCaprio joue avec une justesse rare, c’est que la douleur était déjà là. Elle n’arrive pas avec la drogue. Elle précède. Elle attend. Elle cherchait juste quelque chose qui l’apaise — et elle a trouvé. Le produit n’est pas la cause : il est la réponse à une question que Jim portait depuis longtemps sans savoir la formuler.

      Ce qui me trouble le plus dans ce film, c’est de me reconnaître si bien dans ce garçon d’avant. L’avenir prometteur, le talent qui semble évident, et en dessous — cette chose qui attend. Ces scènes du début me font pleurer autant que les scènes du fond, peut-être même davantage. Parce qu’elles montrent ce qu’on avait avant de commencer à se perdre. Et que cette version-là de soi, on ne sait pas toujours si on peut y revenir.

      Concept psychologique : l’effondrement progressif du Moi

      En psychologie clinique, on distingue l’effondrement aigu (crise visible, rupture brutale) de l’effondrement progressif — une érosion lente de l’estime de soi, des ressources, du sens. Jim Carroll illustre le second. Sa descente n’est pas spectaculaire au départ. Elle est discrète, presque douce. C’est ce que DiCaprio joue avec une justesse rare : le moment où quelqu’un commence à se perdre sans le savoir encore.

      La scène de la porte

      Je suis incapable de voir ce passage sans pleurer. Je l’ai vu plusieurs fois. Ça ne change pas. Jim derrière la porte vitrée, le visage contre le verre, qui supplie sa mère de le laisser entrer. Ce qu’il dit vient du fond. D’un endroit en dessous des mots, en dessous de la honte, en dessous de tout — quelqu’un qui ne voit plus la surface et qui tend quand même la main vers elle.

      Ce qui me brise dans cette scène, c’est que j’aurais pu en arriver là. Pas de la même façon. Pas avec les mêmes mots. Mais cette demande d’aide qui sort de quelqu’un qui ne sait plus comment remonter — ça, je connais ce que ça fait de l’intérieur. Et le voir mis en images avec cette précision-là est douloureux d’une façon qu’on ne choisit pas.

      DiCaprio ne joue pas un toxicomane.
      Il joue un enfant qui ne sait plus comment rentrer chez lui.

      Les relations : ce qu’on donne, ce qu’on perd, ce qu’on détruit

      La mère : l’amour comme frontière impossible

      La relation de Jim avec sa mère est l’une des plus douloureuses du film — précisément parce qu’elle n’est pas manichéenne. Sa mère l’aime. Profondément. Mais elle ne sait pas comment aimer un fils qui se détruit. Et dans cet écart entre l’amour ressenti et l’amour exprimé, Jim se retrouve seul avec le poids de sa propre perte.

      Ce mécanisme est typique des familles confrontées à l’addiction : l’épuisement émotionnel du proche finit par ressembler à du rejet. Ce n’en est pas. Mais pour l’enfant qui reçoit la porte fermée, la distinction n’existe pas.

      Mickey, Pedro, les autres : le groupe comme substitut affectif

      Les amis de Jim ne sont pas des mauvaises influences au sens populaire du terme. Ce sont d’autres adolescents en manque de structure, de repères, d’adultes fiables. Ils forment ensemble un groupe d’appartenance — ce que la psychologie sociale appelle une identité groupale de substitution — qui remplace progressivement les liens familiaux défaillants.

      Concept : addiction et appartenance

      Les recherches de Bruce Alexander sur le « rat park » ont montré que l’isolement social est un facteur de vulnérabilité majeur. Ce n’est pas le produit qui crée l’addiction : c’est le vide que le produit vient combler. Pour Jim, la drogue arrive au moment précis où les liens d’attachement se fragilisent. Elle ne remplace pas seulement la douleur — elle remplace le lien.

      Le journal : écrire pour survivre, ou survivre pour écrire

      Il y a un fil conducteur dans ce film qu’on ne remarque pas toujours au premier visionnage : le journal. Jim écrit. Depuis le début, depuis l’adolescence lumineuse, avant la chute. Il écrit dans les vestiaires, dans les marges, dans les moments volés. Et pendant la descente, il écrit encore — de façon plus erratique, plus urgente, presque désordonnée. Mais il écrit.

      C’est ce journal qui deviendra le livre, qui deviendra le film. Et cette boucle-là n’est pas anecdotique. Elle dit quelque chose de fondamental sur le rapport entre écriture et survie psychique.

      J’écris tout le temps. Partout. Des trucs désordonnés, dans les moments volés, dans les moments urgents. Des pages qui pourraient ressembler à ce que découvrent les parents d’un enfant qui vient de disparaître — un journal qu’ils ne savaient pas qu’il tenait.

      Pendant ma propre descente, il n’y avait qu’en écrivant que je me sentais exister. Pas pour être lue. Pas pour être comprise. Juste pour poser quelque chose sur une page et prouver que j’étais encore là. Ce journal, je veux qu’il devienne un livre. Et peut-être, un jour, un film. Parce que Jim Carroll m’a appris que ce qu’on écrit dans le noir peut finir par faire de la lumière pour quelqu’un d’autre.

      Le journal de Jim fonctionne comme un espace d’identité préservée. Même quand il n’est plus tout à fait lui-même, les mots gardent quelque chose — une continuité du « je » que la réalité extérieure ne lui offre plus. C’est peut-être la raison pour laquelle il survivra, là où d’autres ne survivent pas : il a continué de se raconter.

      Concept : l’écriture comme régulation émotionnelle

      James Pennebaker, psychologue américain, a conduit des recherches extensives sur les effets thérapeutiques de l’écriture expressive. Mettre des mots sur une expérience difficile permet de réorganiser cognitivement l’événement, de réduire la charge émotionnelle, et de créer une distance nécessaire entre le vécu brut et la narration qu’on en fait. Pour Jim Carroll, l’écriture n’est pas un hobby — c’est le seul espace où il existe à ses propres yeux. C’est aussi pourquoi il survivra.

      La mécanique de la descente aux enfers

      Ce qui me fascine — et m’affecte — dans la structure narrative de ce film, c’est la façon dont il représente l’addiction non pas comme une décision, mais comme un glissement. Il n’y a pas de moment où Jim choisit de devenir héroïnomane. Il y a une succession de petits pas, chacun logique dans le contexte de ce qui précède, qui mènent quelque part d’irréversible.

      C’est exactement comme ça que fonctionne la plupart des processus d’autodestruction : non pas une chute verticale, mais une pente douce qu’on ne reconnaît pas comme une pente. On normalise. On adapte. On minimise. Et quand on lève la tête, le sol d’avant est loin au-dessus.

      Concept : mécanismes de défense et dissonance cognitive

      Face à un comportement problématique, le psychisme mobilise des mécanismes de défense — rationalisation, minimisation, déni — qui permettent de maintenir une image cohérente de soi malgré des comportements qui la contredisent. Jim continue de se voir comme un basketteur, un écrivain, un garçon ordinaire — longtemps après que la réalité a divergé. Ce décalage est douloureux à observer. Il est aussi profondément humain. On ne se voit jamais tomber en temps réel.

      On ne se voit jamais tomber en temps réel. On sent la chute. Mais on ne l’aperçoit vraiment qu’une fois passée — quand on regarde en bas et qu’on réalise qu’on était là. Jim me montre moi au plus bas. Et cette reconnaissance-là, elle fait mal d’une façon particulière.

      Note personnelle

      Ce que le film réussit — et ce qu’il frôle sans franchir

      Ce qui touche juste

      La performance de DiCaprio — brute, sans filet

      L’absence de jugement moral : comprendre sans excuser

      La place donnée à l’écriture comme fil de survie

      La douleur déjà présente avant la drogue — rarement filmée aussi honnêtement

      La texture de New York en 1995 — sale, vivante, sans nostalgie

      Ce qui peut déranger

      Certaines scènes de violence frôlent le spectaculaire

      La résolution finale est rapide — presque trop propre

      Les personnages féminins restent en périphérie du récit

      L’axe prostitution aurait mérité plus de profondeur

      ★★★★☆
      Un film imparfait et inoubliable. L’un des portraits les plus honnêtes jamais filmés de ce que c’est que de se perdre — et de chercher, malgré tout, un chemin pour rentrer.

      Et toi ?

      Y a-t-il un film, un livre, un personnage dont la descente t’a touché·e non pas parce qu’elle était spectaculaire, mais parce qu’elle te rappelait quelque chose que tu connaissais déjà — de l’intérieur ?

      Addiction Identité Psychologie Leonardo DiCaprio Écriture thérapeutique Attachement Cinéma 1995
    • Ce qu’on a appris à taire — Dossier TCA | mae PAUL

      Ce qu’on a appris à taire — Dossier TCA | maevapaul.blog
      Journée mondiale des TCA · 2 juin 2026

      Ce qu’on a appris
      à taire

      Un dossier sur les troubles du comportement alimentaire —
      leurs visages, leurs silences, et ce qu’il reste quand on commence à parler.

      Dossier · maevapaul.blog · Juin 2026

      Note préalable. Cet article aborde les troubles du comportement alimentaire de manière directe, y compris certains mécanismes psychologiques qui peuvent être évocateurs pour les personnes concernées. Si vous traversez quelque chose de difficile, des ressources sont listées en bas de page. Vous n’avez pas à lire ça seul·e.

      — Préambule

      Il y a des choses qu’on ne dit pas

      Il y a des choses qu’on apprend à ne pas dire. Pas parce qu’elles n’existent pas — elles existent avec une précision cruelle, dans les détails les plus ordinaires du quotidien. Mais parce qu’on a appris, tôt, que les dire changeait quelque chose dans le regard des autres. Alors on se tait. On arrange. On trouve des formulations qui glissent dessus sans s’y arrêter.

      J’écris cet article à l’occasion de la journée mondiale des TCA — le 2 juin — parce que c’est une date qui existe, et parce que ce que je vais dire mérite d’être dit. Pas sous forme d’aveu dramatique. Plutôt sous forme de lucidité posée sur la table, pour celles, ceux et celleux qui se reconnaîtront sans que j’aie besoin de leur faire un dessin.

      Je suis particulièrement concerné·e par ce dont je vais parler. Je le suis depuis longtemps. Et j’ai choisi, aujourd’hui, d’en faire un espace d’information — parce que l’information manque, parce que les idées reçues abondent, et parce qu’un article qui dit la vérité peut parfois faire plus de bien qu’un silence poli.

      — I. Panorama

      Ce que sont vraiment les TCA

      Les troubles du comportement alimentaire — TCA, dans le vocabulaire médical — ne sont pas des lubies. Ce ne sont pas des régimes qui ont mal tourné, ni des caprices d’adolescent·es riches. Ce sont des pathologies psychiatriques reconnues, complexes, qui touchent des personnes de tous âges, de tous milieux, de tous genres.

      Il en existe plusieurs formes, souvent présentées comme distinctes alors qu’elles se superposent, se succèdent, parfois coexistent chez une même personne.

      L’anorexie mentale

      La restriction alimentaire sévère, la peur intense de prendre du poids, une perception altérée de son propre corps. L’anorexie est l’une des maladies psychiatriques les plus mortelles — non pas parce que les personnes qui en souffrent manquent de volonté, mais parce qu’elle s’attaque précisément à la volonté, et à la capacité de se percevoir avec justesse.

      La boulimie

      Des épisodes de consommation alimentaire importante sur un temps court, suivis de comportements compensatoires — vomissements, laxatifs, exercice compulsif. La boulimie vit souvent dans le secret absolu. Les personnes concernées n’ont pas nécessairement un corps qui « dit » quelque chose. C’est l’une des raisons pour lesquelles elle reste si invisible.

      L’hyperphagie boulimique

      Des épisodes de prise alimentaire compulsive, sans comportements compensatoires. C’est le TCA le plus répandu, et l’un des moins reconnus — notamment parce qu’il est trop souvent réduit à une question de « manque de contrôle ». La thématique de la journée mondiale 2026 lui est d’ailleurs consacrée : une question de volonté ou de santé mentale ? La réponse devrait aller de soi.

      La restriction et l’orthorexie

      Des formes moins codifiées mais tout aussi réelles : la restriction chronique sans diagnostic d’anorexie, l’orthorexie (obsession de manger « sainement » au point que cela empiète sur la vie entière), le contrôle alimentaire comme mode de gestion des émotions. Ces formes-là sont particulièrement normalisées socialement — on les appelle parfois « faire attention », « être raisonnable », « prendre soin de soi ». Ce glissement sémantique est dangereux.

      Un TCA, ce n’est pas une relation compliquée avec la nourriture. C’est une relation avec soi-même qui passe par la nourriture — ou par son absence.

      — II. L’invisible

      Ce qu’on ne dit pas

      On ne dit pas que le contrôle alimentaire peut ressembler, de l’extérieur, à de la discipline. Qu’il peut être valorisé, applaudi, envié. Qu’on peut recevoir des compliments qui fonctionnent comme du carburant pour continuer.

      On ne dit pas que la honte est structurelle — pas accidentelle. Qu’elle fait partie du trouble lui-même, qu’elle en est un symptôme autant qu’un moteur. Qu’elle empêche de demander de l’aide précisément au moment où on en aurait le plus besoin.

      On ne dit pas que les TCA peuvent être silencieux. Qu’on peut traverser des années avec un trouble que personne ne voit, pas même les proches, pas même soi-même — pas complètement, pas avec les mots justes. Qu’on peut fonctionner. Aller au travail. Rire. Et porter quelque chose de très lourd, très discrètement, depuis très longtemps.

      On ne dit pas que les TCA touchent aussi les hommes, aussi les personnes âgées, aussi les enfants. On ne dit pas qu’ils n’ont pas de tête — pas de visage type, pas de corps type, pas de milieu social type.

      On ne dit pas, surtout, à quel point les réseaux sociaux ont aggravé les choses. Le mot-clé #SkinnyTok a envahi TikTok — valorisant la maigreur extrême, normalisant des comportements qui relèvent de la mise en danger. Des algorithmes qui amplifient, qui recommandent, qui créent des chambres d’écho visuelles autour de corps idéalisés.

      « Être souvent confronté à des corps idéalisés favorise le fait de se comparer, de se déprécier et augmente l’insatisfaction corporelle, facteur de risque majeur de déclenchement ou d’aggravation des TCA. »

      — Hugo Saoudi, médecin psychiatre spécialisé en TCA, membre de la FFAB

      — III. En France

      Ce que disent les chiffres

      Les données françaises sur les TCA sont à la fois frappantes et probablement sous-estimées — parce que les troubles sous-diagnostiqués ne rentrent pas dans les statistiques.

      Quelques repères · France 2025–2026

      ~1M
      de personnes touchées par un TCA en France, selon les données gouvernementales 2025. Certaines estimations vont jusqu’à 7 millions si l’on inclut toutes les formes de troubles alimentaires.
      2e
      cause de mortalité prématurée chez les 15–24 ans, après les accidents de la route. L’anorexie mentale a l’un des taux de mortalité les plus élevés parmi les maladies psychiatriques.
      50 %
      des personnes souffrant de TCA ne bénéficient d’aucune prise en charge médicale. La moitié. En silence.
      8,4 %
      de prévalence vie entière chez les femmes, 2,2 % chez les hommes — mais ces chiffres reflètent les diagnostics posés, pas la réalité vécue.

      Ces chiffres ne sont pas là pour impressionner. Ils sont là pour dire que ce n’est pas rare, que ce n’est pas marginal, et que la honte que beaucoup portent seul·es est inversement proportionnelle à la solitude réelle dans laquelle ils et elles se trouvent.

      — IV. Le silence

      Pourquoi on se tait

      Parce qu’on a peur de ne pas être cru·e. Parce qu’on n’a pas l’air malade — et que « ne pas avoir l’air » devient la preuve qu’on n’a pas le droit de se plaindre.

      Parce que le trouble lui-même produit du silence. L’honte est une de ses caractéristiques les plus constantes, peu importe la forme qu’il prend. Elle dit : personne ne comprendrait. personne ne devrait voir. cache ça.

      Parce que demander de l’aide implique de nommer. Et nommer, c’est rendre réel. Et rendre réel, c’est devoir faire quelque chose — se soigner, changer, renoncer à certains mécanismes qui, aussi douloureux qu’ils soient, ont longtemps fonctionné comme des béquilles.

      Je me suis tue longtemps. Pas par manque de conscience — j’avais conscience. Mais parce que la conscience ne suffit pas, et parce qu’il est plus simple de continuer à fonctionner que d’arrêter pour regarder en face ce qu’on porte.

      Ce n’est pas une faiblesse. C’est une réponse humaine à quelque chose d’écrasant.

      — V. Le deuil

      Dire au revoir à un corps qu’on aimait

      C’est peut-être la partie la moins dite. Pas le trouble lui-même — mais ce qui se passe quand on essaie de s’en défaire. Ce qu’on est censé·e « lâcher » dans ce processus.

      Il y a, dans la guérison des TCA, quelque chose qu’on nomme rarement avec honnêteté : le deuil du corps d’avant. Le deuil d’une silhouette qui était devenue une identité. Une preuve. Une forme de contrôle sur quelque chose — quand tout le reste semblait hors de portée.

      Ce corps-là, même s’il était le signe que quelque chose n’allait pas, était aussi reconnu. Valorisé, parfois. Il occupait une place dans le regard des autres — et dans le regard qu’on portait sur soi-même. S’en séparer, c’est perdre un repère. Même un repère douloureux reste un repère.

      Il n’y a pas de formule magique pour traverser ça. Pas de « il suffit d’accepter son corps » qui tienne face à des années de conditionnement — intérieur et extérieur. Ce que je peux dire, c’est que ce deuil est réel, qu’il mérite d’être nommé comme tel, et qu’il ne signifie pas qu’on a tort de vouloir aller mieux.

      On peut vouloir guérir et regretter simultanément ce qu’on était en étant malade. Ces deux choses ne s’annulent pas. Elles coexistent, inconfortablement, et c’est normal.

      Ce que les soignants formés aux TCA savent — et que le grand public ignore souvent — c’est que la guérison n’est pas linéaire, qu’elle implique des ambivalences profondes, et qu’elle ne ressemble pas à une décision qu’on prend un matin en se levant du bon pied. C’est un travail long, souvent non-linéaire, qui demande un accompagnement adapté.

      — VI. Ce qui aide

      Ce qui aide — et ce qui ne sert à rien

      Ce qui ne sert à rien

      Dire à quelqu’un « mange normalement ». Lui expliquer que « c’est dans sa tête ». Lui faire remarquer qu’il ou elle « a l’air mieux » ou « a l’air moins bien » — les commentaires sur l’apparence, dans les deux sens, peuvent faire des dégâts qu’on ne mesure pas.

      Proposer des régimes. Des recettes. Des plans alimentaires. La plupart du temps, les personnes concernées connaissent mieux que quiconque la composition nutritionnelle de ce qu’elles mangent — c’est d’ailleurs souvent une partie du problème.

      Minimiser. Comparer. Dire que « tout le monde a ses petits trucs avec la bouffe ».

      Ce qui aide, vraiment

      La présence sans pression. L’écoute sans solution immédiate. Poser la question sans attendre une réponse propre et rangée.

      Un accompagnement spécialisé — parce que les TCA nécessitent des professionnels formés spécifiquement. Pas tous les psys, pas tous les médecins, ne sont équipés pour ça. La FFAB tient à jour un annuaire national des centres et équipes spécialisées.

      Du temps. De la constance. Et la conviction — à transmettre à la personne concernée, sans la forcer — qu’elle mérite de prendre de la place autrement qu’en se diminuant.

      — VII. Ressources

      Si vous avez besoin d’aide

      Ressources · France

      FFAB — Fédération Française Anorexie Boulimie

      Site de référence, annuaire des centres spécialisés, informations pour les patient·es et les proches. ffab.fr

      Ligne d’écoute FFAB · 09 69 325 900

      Gratuite, anonyme. Pour parler à quelqu’un de formé, que vous soyez concerné·e directement ou un·e proche.

      journeemondialetca.fr

      Événements, ressources et informations autour de la semaine nationale de sensibilisation (1–7 juin 2026).

      Médecin traitant / psychiatre spécialisé TCA

      Le premier pas peut être d’en parler à un médecin — en précisant que vous pensez que ça concerne les TCA, pour orienter vers un spécialiste formé.

      On apprend à se taire très tôt. On peut apprendre, plus tard, à parler autrement — pas pour tout dire, pas d’un coup, pas à n’importe qui. Mais un peu. À soi d’abord, peut-être. Puis à quelqu’un qui tient la main sans tirer dessus.

      Si vous vous êtes reconnu·e quelque part dans ces lignes, sachez que vous n’êtes pas seul·e dans ce que vous portez. Et que l’aide existe — imparfaite, lente, mais réelle.

      — Mae · maevapaul.blog · Juin 2026 · #NoMoreTCA

    • Bipolarité et sauvetage aquatique — ce qu’on cache quand on surveille les autres | Maëva Paul

      Santé mentale · Témoignage

      Quand la noyade ne fait pas de bruit

      Bipolarité, addictions et sauvetage aquatique — ce qu’on cache quand on surveille les autres.

      Il y avait une dispute rituelle chaque matin pour savoir qui porterait la chaise ou le sac jusqu’au bord de l’eau. Et une autre pour déterminer qui irait entrer dans le lac avec le thermomètre. Des querelles sans enjeu, qui faisaient du bien précisément parce qu’elles n’en avaient aucun. C’était avec Steven et Emeline, et cet endroit-là — ce bord de lac cerné de montagnes, cette lumière du matin sur l’eau froide — c’était le seul endroit où j’étais le moi qui va bien.

      Pas le moi qui tient. Le moi qui savoure.

      Emeline était chef de poste, protection civile à Paris, plus expérimentée que nous à presque tous les niveaux. Elle nous apprenait les règles qui coûtent cher si on les oublie — on ne reste jamais seul dans une pièce avec un enfant, on les installe sur une chaise devant le poste pour les bobologies. Des principes qui ne souffrent aucune exception. Et pourtant elle savait que je fumais, elle sentait l’odeur de cannabis devant le mobil home, et elle n’a jamais rien dit. Pendant toute une saison. Je le lui ai demandé plus tard, directement, et elle m’a répondu simplement : elle me faisait confiance. J’étais investie, désireuse d’apprendre, et ça n’impactait pas mon travail. C’était suffisant pour elle.

      J’ai retenu cette façon d’être avec les gens. Faire confiance sur les actes, pas sur les apparences.

      Les jours où j’étais au maximum — les phases hautes, même si à l’époque on ne nommait pas encore ça clairement — j’allais voir le lever de soleil sur le lac. Je nageais seule dans l’eau froide avec les montagnes autour. On faisait du bivouac, des réveils en altitude. L’espace d’un été, j’avais l’impression d’être exactement là où je devais être dans l’existence.

      Le sauvetage aquatique c’est un des métiers les plus à responsabilités qui soit, exercé dans un des contextes les plus décontractés qui soit. Des touristes en vacances, des enfants qui courent, de la musique au loin — et toi, assis ou les pieds dans l’eau, à surveiller une zone de bain en sachant que ta distraction d’une seconde peut envoyer quelqu’un aux urgences ou toi en prison.

      Ce que les gens ne voient pas c’est le reste. Le mépris ordinaire de certains vacanciers pour un travail qu’ils considèrent comme du farniente. Le fait de ne jamais connaître la suite de l’histoire quand on envoie quelqu’un en mauvais état à l’hôpital. Le risque, qui grandit chaque année, de trouver un corps dans sa zone de bain.

      On extériorisait chacun à notre façon. Certains allaient courir une heure. D’autres buvaient des verres au bord de piscines privées ou de couchers de soleil. D’autres nageaient toujours plus loin, toujours plus longtemps. On ne parlait pas vraiment de ce que ça faisait, à l’intérieur. On décompressait, c’est tout.

      Ce métier, l’espace d’une journée de travail, me faisait arrêter de penser à tout ça. J’étais pleinement dans mon rôle. Je me sentais capable de quelque chose.

      C’est une sensation rare quand tu passes la moitié de ta vie à douter de ce que tu vaux.

      L’été 2022, au Léman, les diagnostics étaient encore en cours. Bipolarité, borderline, peut-être les deux — trop de consommations pour être certain de quoi que ce soit. Je cherchais un psychiatre qui comprendrait vraiment, une psychologue qui ne resterait pas en surface. Je voulais être provoquée, bousculée, pas ménagée.

      En surface, j’étais cash. Franche, directe, sans filtre apparent. C’était une stratégie, même si je ne me le formulais pas comme ça à l’époque. Être transparente sur la forme pour garder le fond bien caché. Personne ne regardait derrière si la façade était suffisamment convaincante.

      Mes crises, je les avais en solitaire. Quelques rares fois quelqu’un l’a su. La plupart du temps, non.

      L’année d’après c’est l’été de la tentative de suicide. En juin, l’école me force à prendre une césure pour me soigner. J’ai décidé d’aller en clinique psychiatrique en septembre — parce que je ne voulais pas me priver de ma saison. C’était mon moment préféré de l’année et je n’allais pas y renoncer pour une hospitalisation, même justifiée. J’ai d’abord fait ma saison. C’est Emeline qui m’a conduite aux urgences cette nuit-là, après que ma colocataire l’avait appelée. Elle a frappé à la porte et dit sur son ton qui ne souffre aucune discussion : « Tu ouvres, ou les pompiers le feront. » J’ai ouvert immédiatement. On a marché une heure dans le camping. Elle m’a parlé, j’ai parlé. Elle a évoqué le fait qu’elle m’avait laissé chef de poste à son retour et que j’avais refusé — comme si c’était lié à ce qui venait de se passer. Ce n’était pas ça la raison. C’était juste un éclat dépressif et suicidaire que j’essayais de contenir depuis trop longtemps.

      Je continue de faire ce métier aujourd’hui en partie pour aller contre ceux qui pensent que je n’en suis pas capable. Contre le diagnostic, contre les limitations implicites qu’on assigne aux gens comme moi. Ian dans Shameless, bipolaire et ambulancier — même logique, mêmes intentions. Je me reconnais dans cette obstination-là.

      En 2021, à Morzine, j’ai commencé à vraiment beaucoup boire. Je faisais des terreurs nocturnes, je m’endormais bourrée tous les soirs. C’est là que c’est devenu une addiction problématique — pas une habitude, pas une façon de fêter, quelque chose d’autre. Quelque chose qu’on fait parce qu’on ne sait plus comment s’endormir autrement.

      En 2022, première saison au Léman, personne ne me connaissait encore. Je voulais faire bonne impression. Et puis je ne voulais tuer personne — alors je gérais. Que le soir. J’arrêtais à une certaine heure. Cannabis, un peu d’alcool. Une façon de tenir le rythme sans laisser voir les coutures.

      Aujourd’hui les substances ont changé. Les besoins aussi. La baignade est non surveillée, les responsabilités pénales différentes — et dès que le premier gamin commence à avoir la tête sous l’eau, je saute. Mon corps sait encore faire ce qu’il faut faire. Je ne risquerais pas la vie des gens si je n’en étais pas certaine.

      Mais les humains m’épuisent de plus en plus. Je commence à trop douter, à trop psychoter. Le métier qui me ressourçait se met à peser différemment.

      Il y a une question que je ne me suis pas encore posée jusqu’au bout : est-ce que je continue pour ce que ce métier m’apporte, ou pour prouver à quelqu’un — à moi — que je peux encore ?

      Je ne vais pas écrire que j’ai compris quelque chose de définitif. Ce n’est pas vrai et ça ne l’a jamais été.

      Ce que je sais c’est que les métiers de secours ont une façon particulière de coïncider avec certains fonctionnements psychiques. La vigilance constante, la responsabilité du vivant, l’adrénaline des urgences entrecoupée de vides profonds — c’est un terrain qui résonne avec la bipolarité d’une façon que je n’arrive pas encore à totalement démêler. Est-ce que ça l’amplifie ? Est-ce que ça la structure ? Les deux à la fois selon les jours ?

      Ce que je sais aussi c’est qu’on ne parle pas de ça. On ne parle pas des sauveteurs qui décompressent mal, qui automédiquent, qui tiennent le poste impeccablement pendant huit heures et s’effondrent le soir. La figure du secouriste n’a pas droit à la fissure visible.

      Et c’est peut-être pour ça que j’écris ça ici.

      À celle que j’étais Si tu te reconnais dans ce texte — dans l’obstination à prouver, dans la décompression qui dérapait, dans les crises gérées en solitaire parce que la façade tenait bien — tu n’étais pas irresponsable. Tu faisais ce que tu pouvais avec ce que tu avais. Et tu savais sauter à l’eau au bon moment. C’est pas rien.
    • La colère – atelier d’écriture thérapeutique

      La colère — Atelier d’écriture thérapeutique | Maëva Paul

      Atelier d’écriture

      Mars 2026

      La colère

      Pas celle qu’on t’a appris à cacher. La vraie.

      On t’a appris à la ravaler. À la transformer en larmes, en silence, en excuses. À la justifier avant même de l’exprimer. À la qualifier d’excessive, de disproportionnée, de dangereuse.

      Mais la colère n’est pas un défaut. C’est un signal. Elle dit que quelque chose n’était pas juste. Qu’une limite a été franchie. Qu’on t’a fait du mal, ou qu’on t’a empêché·e d’exister pleinement.

      Cet atelier, c’est une permission.
      Pas de la violence. Pas de la haine.
      Juste — enfin — le droit d’être en colère.

      Écris sur ta colère. Pas celle qu’on t’a appris à cacher, à excuser, à minimiser. La vraie. Celle qui brûle encore. Celle qui n’a jamais eu le droit d’exister.

      Pas de règles de style, pas de longueur imposée. Un mot, une phrase, une page entière — tout est bienvenu. Ce qui compte, c’est que ce soit vrai.

      Les consignes d’écriture

      01

      Installez-vous

      Un endroit où vous ne serez pas dérangé·e. Pas besoin de calme parfait — parfois la colère s’écrit dans le bruit.

      02

      Le point de départ

      Commencez par : « J’aurais dû avoir le droit d’être en colère quand… » — laissez venir sans censure.

      03

      Explorez

      Où se loge-t-elle dans votre corps ? Depuis quand est-elle là ? Contre qui, contre quoi ? Ne minimisez rien.

      04

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      • Une balade sans sens — Villevaude, avril 2025 | mae(va) PAUL

        Carnet de balade  ·  Villevaude  ·  Avril 2025

        Une balade
        sans sens.

        Je suis parti·e marcher sans destination dans un village ordinaire. Ce que j’ai trouvé : une machine à baguettes, une traction avant noire, et la confirmation que je suis beau·belle à la fois, et que c’est suffisant.

        Distributeur maBaguette devant une école, Villevaude, avril 2025
        I

        Baguette fraîche dans une machine,
        Ou est donc le sens ?
        Je marche dans le village,
        Au bout de 3 pas je ne comprends
        déjà pas ce que je vois.

        Villevaude — avril 2026 distributeur maBaguette. baguettes fraîches, 24h/24.

        Il y a quelque chose d’absurde dans un distributeur automatique de baguettes artisanales. Comme si on avait voulu réconcilier deux mondes qui n’ont rien à faire ensemble : le geste du boulanger et la logique du DAB. Villevaude n’a pas de boulangerie. Elle a une machine. C’est peut-être ça, la modernité rurale.

        Je me suis arrêté·e devant quelques secondes. Pas pour acheter. Pour comprendre. J’ai pas compris.

        Digression

        En France, plus de 400 communes rurales ont perdu leur dernière boulangerie depuis 2010. La baguette automatique n’est pas une absurdité — c’est une réponse. Ce qui est absurde, c’est la question à laquelle elle répond.

        Selfie dans un miroir rayé, veste camel, lunettes aviateur — Villevaude avril 2026
        II

        Je me suis fait beau gosse,
        Et oui maman pas belle gosse,
        Désolé si ça ne vous convient pas,
        Mais je suis beau et belle à la fois.

        Avant de sortir — seul miroir du mobil-home veste camel, lunettes aviateur, trois colliers. beau·belle à la fois.

        Avant de partir, je me suis regardé·e dans le miroir rayé de mon logement. Veste camel oversize, lunettes de soleil, colliers superposés. Ce jour-là j’ai vu quelqu’un, pas une silhouette floue entre deux cases, quelqu’un. Beau gosse. Pas belle gosse. Les deux. Le miroir était rayé mais l’image était nette.

        Ce n’est pas une crise identitaire, c’est juste mardi. Je sors promener ce corps-là, tel qu’il est, dans un village qui a une machine à baguettes à la place d’une boulangerie. Le monde est incohérent, autant l’être aussi.

        Digression

        Il y a quelque chose de particulier à se photographier dans un miroir abîmé. Les rayures ne cachent pas — elles ajoutent. Une texture sur la texture. Le reflet devient une interprétation plutôt qu’une copie. Peut-être que c’est pour ça que ce format persiste : le miroir abîmé dit la vérité mieux que le miroir parfait.

        Traction avant noire au rond-point de Villevaude, avril 2026
        III

        Une voiture originelle d’un petit village,
        Parfois j’aimerais comme les bandits,
        Voler une voiture et en faire
        mon appartement.

        Rond-point — Villevaude, avril 2026 traction avant Citroën. elle roule encore, bien, sans s’excuser.

        Une traction avant noire traversait le rond-point. Sobre, massive, anachronique. Le genre de voiture qui appartient à une autre époque et qui pourtant roule encore, tranquillement, sans s’excuser d’exister dans un monde qui ne la comprend plus.

        J’ai pensé à vivre dedans. Pas par romantisme du banditisme — plutôt par attrait pour l’idée d’un espace à soi, suffisant, mobile. Quelque chose qui dit : je n’ai besoin de rien de plus que ça. Quatre murs qui bougent. Appeler ça chez soi.

        Panneau Police Municipale sur vieux mur de pierre, pub KFC en arrière-plan — Villevaude avril 2026
        IV

        Toujours la police à côté de chez moi,
        Je crois que la vie se joue de moi.
        Mais j’passe en fumant alors que moi je ne sens pas,
        L’odeur que je répands ni leur présence.

        Rue de la Tour — Villevaude, avril 2026 mur médiéval, panneau institutionnel, KFC. trois époques sur un même angle.

        Rue de la Tour. Police Municipale, flèche vers la droite. Derrière : un vieux mur de pierre qui a vu passer des siècles, et une pub KFC qui n’a pas encore eu le temps de jaunir. Le mélange de temporalités est tellement violent que ça en devient presque une installation.

        Je suis passé·e. Ni l’odeur ni leur présence — rien ne m’a rattrapé·e. C’est ça aussi, passer entre les mailles sans même essayer : certains corps se rendent invisibles sans le vouloir, et d’autres n’y arrivent jamais.

        Digression

        L’invisibilité n’est pas un superpouvoir, c’est une loterie. Elle dépend de comment tu es lu·e, de ce que tu portes, de l’heure, de l’endroit. Ce jour-là j’ai eu de la chance. Ce n’est pas toujours le cas.

        Vue du dessus — jean brodé de fleurs, chaussures brodées multicolores sur gravier — Villevaude avril 2026
        V

        Des fleurs et une jolie tenue,
        Mi fille mi garçon,
        Un collier bleu un collier rose
        et un collier de mon amoureuse.
        Comme ça pas de jaloux même si
        notre chaîne est plus forte que tout.

        Quelque part sur le gravier — Villevaude, avril 2026 jean brodé, chaussures fleuries. mi fille mi garçon, tout à fait moi.

        Vue du dessus : un jean brodé de fleurs jaunes et roses, des chaussures qui continuent dans la même veine. L’identité par l’accumulation de détails : pas une déclaration, juste ce que j’avais envie de mettre ce matin-là.

        Quatre colliers superposés. Celui de mon amoureuse a été fait avec des couleurs non genrées, parce qu’elle sait. Elle me laisse être moi sans poser de questions, et ça, c’est rare. Le deuxième et le troisième forment une paire : un rose et un bleu. Et le dernier c’est un lien au sens propre. Une chaîne qui tient mieux que n’importe quoi d’autre.

        Pas de jaloux. Pas d’explication non plus — juste quatre objets qui savent ce qu’ils représentent, portés ensemble, sur un gravier de village ordinaire.

        Villevaude — avril 2026  ·  mae

        Je suis rentré·e chez moi sans réponse. Une machine à baguettes, une vieille traction noire, un panneau de police devant un KFC, et mes propres pieds sur du gravier. C’était suffisant. Les meilleures balades sont celles qui ne mènent nulle part — on revient avec des vers, et la confirmation que le monde est incohérent. Mais qu’on peut l’être aussi, et que c’est très bien comme ça.

      • Euphoria & santé mentale : addictions, trauma et trouble bipolaire

        Psychologie · Séries · Dossier

        Mai 2026

        Ce que Euphoria
        dit vraiment de nous

        Addictions, trauma, comportements à risque et trouble bipolaire — derrière les néons, une série qui parle surtout de souffrance.

        Création Sam Levinson
        Format Série dramatique
        Thèmes Addictions · Trauma · Bipolarité
        Personnage central Rue Bennett
        Lecture Analyse psychologique
        Sujet Ce que la série révèle de nous

        Certaines séries racontent une histoire. D’autres deviennent un miroir. Euphoria appartient à cette seconde catégorie. Derrière ses couleurs saturées, ses fêtes sans fin et ses images devenues iconiques, la série met en scène quelque chose de beaucoup plus difficile à regarder : la souffrance psychique lorsqu’elle n’a plus les mots pour se dire.

        Euphoria ne parle pas seulement de drogues.
        Elle parle de ce qu’on cherche à anesthésier.

        Les addictions de Rue, les traumatismes de Jules, la violence de Nate, les conduites à risque qui traversent presque chaque personnage : rien n’est véritablement présenté comme un spectacle. La série montre plutôt ce qui arrive quand la douleur devient trop importante pour être portée seule.

        C’est aussi ce qui explique sa résonance. Beaucoup de spectateurs ne s’y reconnaissent pas parce qu’ils ont vécu les mêmes événements. Ils s’y reconnaissent parce qu’ils connaissent cette sensation plus universelle : celle d’essayer de survivre avec quelque chose qui déborde.

        Alors avant de parler de scénario ou de personnages, il vaut peut-être la peine de regarder ce que la série raconte réellement. Pas sur les adolescents américains. Pas sur les excès. Mais sur nous. Sur nos blessures, nos stratégies de survie et tout ce qu’on tente parfois de cacher derrière une apparence qui tient encore debout.

        Rue, ou comment la douleur trouve une sortie

        Rue Bennett n’a pas commencé à se droguer par curiosité. Elle a commencé parce que son cerveau lui faisait mal, parce que la drogue lui a paru plus sympathique que la réalité, et qu’elle a aimé les sensations — ou leur absence. Après la mort de son père, elle a découvert que certaines substances faisaient taire quelque chose. Provisoirement. Suffisamment.

        C’est ce qu’on appelle l’automédication : utiliser une substance — alcool, cannabis, opioïdes — pour gérer des symptômes que le reste n’a pas su traiter. Un trouble anxieux non diagnostiqué, un épisode dépressif, un traumatisme qui n’a pas encore trouvé sa place dans un dossier médical. La substance fonctionne. C’est là tout le piège : elle fonctionne réellement, au moins au début.

        Note personnelle

        Ce qui m’a frappée en regardant Euphoria pour la première fois, c’est qu’elle n’avait pas pitié de ses personnages. Elle les regardait en face. Sans les protéger du regard du spectateur, sans leur offrir la dignité confortable d’une rédemption immédiate. C’était inconfortable. C’était aussi ce qui la rendait juste.

        À savoir

        L’automédication est identifiée comme un facteur de risque majeur dans le développement des troubles addictifs. Les personnes souffrant de troubles anxieux, dépressifs ou de stress post-traumatique présentent statistiquement un risque plus élevé de développer une dépendance.

        Ce phénomène ne relève pas d’un manque de volonté : il correspond souvent à une tentative de régulation d’une souffrance psychique qui n’a pas encore trouvé d’autre réponse.

        Le trauma comme point de départ, pas comme excuse

        Euphoria ne présente jamais le traumatisme comme une justification suffisante — et cette nuance est importante. Les personnages portent des histoires douloureuses, mais la série ne les absout jamais totalement. Nate grandit dans une violence psychologique constante. Cassie dans une insécurité affective chronique. Ces expériences expliquent certaines trajectoires. Elles ne les excusent pas.

        Ce que la psychologie du trauma nous apprend, c’est que les blessures ne déterminent pas un destin. Elles façonnent des réflexes, des mécanismes de protection, des schémas relationnels parfois destructeurs. Mais ces schémas peuvent être identifiés, compris et parfois transformés. La série montre les mécanismes. Elle ne prétend pas montrer la guérison. Elle serait probablement moins honnête si elle le faisait.

        Certains personnages voient leur propre destruction et continuent quand même, parce que l’autre option, c’est ressentir.

        Ce que les drogues font au cerveau

        Il y a une scène dans la saison 1 où Rue explique, en voix off, ce qu’elle ressent. Elle ne romantise pas, exactement. Elle décrit. Et cette description est précise : un ralentissement, une chaleur, une distance entre soi et la douleur. Ce n’est pas un fantasme de série. C’est la neurobiologie des opioïdes.

        Le circuit de la récompense et son détournement

        Toutes les drogues agissent sur le système dopaminergique, ce qu’on appelle le circuit mésolimbique de la récompense. Ce système existe pour nous pousser à répéter les comportements essentiels à la survie. Le problème, c’est que les substances psychoactives produisent des pics de dopamine d’une intensité incomparable à tout ce que la vie ordinaire propose.

        Opioïdes

        Se fixent sur les récepteurs mu-opioïdes et diminuent la perception de la douleur physique comme émotionnelle. Avec le temps, le cerveau réduit sa propre production d’endorphines et le manque devient lui-même douloureux.

        Stimulants

        Cocaïne et amphétamines augmentent massivement la dopamine et bloquent sa recapture. L’euphorie est souvent brève, suivie d’une chute qui pousse à rechercher rapidement une nouvelle prise.

        Cannabis

        Agit sur le système endocannabinoïde. Les effets peuvent sembler apaisants à court terme, mais l’usage régulier peut devenir problématique, particulièrement en contexte de vulnérabilité psychologique.

        Alcool

        Dépresseur du système nerveux central agissant notamment sur le GABA et le glutamate. Son caractère culturellement banal masque souvent son potentiel addictif.

        Kétamine Récréatif · Médical

        Dissociatif qui agit principalement sur les récepteurs NMDA du glutamate. Elle peut produire une impression de détachement du corps, du temps ou de l’environnement. Ce même mécanisme explique aussi son utilisation médicale sous forme d’eskétamine dans certaines dépressions résistantes, où son action peut être beaucoup plus rapide que celle des antidépresseurs traditionnels.

        Ce que ça change dans le cerveau

        La dépendance provoque une réorganisation profonde du cerveau. Ce n’est plus seulement une question de volonté. Les structures préfrontales impliquées dans la prise de décision rationnelle sont progressivement sous-dominées par des structures plus primitives, qui ne pensent qu’à une chose : retrouver l’état qui a soulagé la douleur.

        C’est pourquoi « tu n’as qu’à arrêter » est l’une des phrases les plus violentes qu’on puisse dire à quelqu’un en état de dépendance. Le cerveau a littéralement changé.

        Ce n’est plus seulement une question de volonté. Le cerveau a littéralement changé. Il cherche simplement à retrouver l’état qui a soulagé la douleur.

        Quand les drogues parlent la même langue que le trouble

        La relation entre trouble bipolaire et consommation de substances est l’une des comorbidités les plus documentées, et les moins bien comprises du grand public. Alcool, cannabis, kétamine, opioïdes, stimulants : chaque substance trouve une logique dans le cycle bipolaire. Pas par accident. Par une cohérence cruelle.

        Le trouble bipolaire, caractérisé par des alternances d’épisodes maniaques et dépressifs, est surreprésenté parmi les personnes qui développent une dépendance. Ce n’est pas un hasard. C’est une logique.

        Deux phases, deux rapports à la substance

        Phase maniaque
        • Énergie décuplée et réduction du besoin de sommeil.
        • Sentiment d’invulnérabilité, confiance excessive dans ses capacités.
        • Recherche intense de stimulation et de sensations nouvelles.
        • Les stimulants ou la kétamine peuvent prolonger artificiellement cet état d’expansion.
        • La prise de risque augmente, y compris dans la consommation de substances.
        Phase dépressive
        • Épuisement physique et psychique profond.
        • Perte d’intérêt, ralentissement et sentiment d’impuissance.
        • L’alcool devient parfois une tentative d’anesthésier la douleur émotionnelle.
        • Les stimulants peuvent être recherchés pour retrouver artificiellement de l’énergie.
        • Les opioïdes ou la kétamine offrent parfois une forme temporaire d’échappatoire au vécu dépressif.

        Ce double mouvement crée un cycle particulièrement difficile à briser. La substance ne choisit pas une seule phase, elle s’infiltre dans les deux, pour des raisons opposées, avec les mêmes conséquences.

        Le défi du diagnostic

        Une des difficultés majeures dans la prise en charge des personnes bipolaires avec addiction, c’est que les substances masquent ou imitent les symptômes du trouble. Un épisode maniaque peut ressembler aux effets de la cocaïne. Un épisode dépressif peut ressembler au manque d’opioïdes. La dissociation provoquée par la kétamine peut mimer certains états mixtes. Le diagnostic différentiel est complexe et bien souvent retardé de plusieurs années.

        En France, le délai moyen entre les premiers symptômes d’un trouble bipolaire et son diagnostic est estimé à 8 à 10 ans. Pour les personnes également en situation d’addiction, ce délai peut encore s’allonger.

        Note personnelle

        Ma bipolarité et mes addictions s’aiment d’un amour réciproque. L’une nourrit l’autre, l’autre justifie l’une, et quelque part au milieu, il y a moi, qui me suis perdu(e). La frontière entre l’état naturel du trouble et l’état induit par la substance est tellement floue que parfois je ne sais plus vraiment lequel des deux parle. Ou peut-être est-ce les deux qui chantent ensemble ?

        La substance et le trouble parlent la même langue. Et personne autour n’a de traducteur.

        Ce que les drogues font aux décisions

        Euphoria ne montre pas la drogue en isolation. Elle la montre enchevêtrée avec tout le reste : les décisions sexuelles, les conflits, les accidents, les mensonges. C’est là que la série est la plus fidèle à la réalité clinique : la consommation de substances ne produit pas seulement une dépendance chimique. Elle modifie le rapport au risque.

        Désinhibition et prise de risque

        La plupart des substances : alcool, cocaïne, kétamine, benzodiazépines, agissent sur les fonctions exécutives, ces capacités du cortex préfrontal à évaluer les conséquences, freiner les impulsions, projeter dans le futur. Sous leur effet, ce frein est affaibli ou désactivé. Le risque est perçu différemment, ou pas perçu du tout.

        La kétamine ajoute une couche supplémentaire : la dissociation. On n’est plus tout à fait dans son corps, plus tout à fait dans la scène. On observe depuis ailleurs. Ce détachement peut sembler protecteur, et c’est exactement pour ça qu’il est dangereux.

        Le cerveau adolescent

        Chez les adolescents, ce tableau est aggravé par un fait neurologique simple : le cortex préfrontal n’est pas encore mature. Il continue à se développer jusqu’à 25 ans environ. La capacité à évaluer les risques à long terme est déjà incomplète à la base et les substances ne font qu’amplifier cette incomplétude.

        C’est pour ça qu’Euphoria se passe au lycée. Pas pour le scandale. Pour la précision.

        L’inconnu en chaussettes

        Un matin en allant à la pharmacie, j’ai croisé un homme en chaussettes dans la rue. En plein hiver. Tout de suite je l’ai remarqué et j’ai distingué les traits se sa personnalité. Il avait cette façon de regarder le monde depuis très loin dedans, comme si la vitre entre lui et le dehors était épaisse et qu’il n’avait plus la force de cogner dessus.

        Note personnelle

        Il y a des gens dont la santé mentale déborde dans la rue parce que personne n’a su, ou voulu les contenir ailleurs. Des diagnostics que personne n’a pris le temps d’expliquer, des médicaments qu’on ne prend plus parce que les effets secondaires étaient insupportables, des soignants qu’on ne voit plus parce que le système est saturé.

        La schizophrénie non traitée, ça peut ressembler à un homme en chaussettes devant une pharmacie en hiver. Ça peut ressembler à quelqu’un qui te parle d’une voix qu’il essaie de noyer. Euphoria ne va pas aussi loin dans le spectre des troubles psychotiques, mais elle pose quand même la bonne question : qu’est-ce qu’on fait des gens que le monde ne sait pas accueillir ?

        La schizophrénie est souvent réduite dans l’imaginaire collectif à une dangerosité inexistante dans les faits. La réalité clinique est autre : c’est un trouble du traitement de la réalité, dont la prise en charge est complexe et l’observance thérapeutique un défi constant. Le cannabis à usage intensif précoce est reconnu comme facteur de risque dans le déclenchement d’épisodes psychotiques chez les personnes génétiquement vulnérables. Et inversement, les personnes schizophrènes présentent des taux de consommation de substances significativement plus élevés que la population générale, encore une fois, l’automédication comme tentative de gérer des symptômes que rien d’autre ne semblait pouvoir atteindre.

        Qu’est-ce qu’on fait des gens que le monde ne sait pas accueillir ?

        Cinq ans plus tard, et après ?

        La saison 3 opère un saut temporel de cinq ans. Rue a quitté le lycée. Elle est au Mexique, endettée auprès de Laurie, la trafiquante. Ce n’est pas une image de résilience propre, c’est une image de conséquences. Les dettes du passé, au sens littéral.

        Ce choix narratif est courageux : refuser la rédemption immédiate, refuser de laisser entendre que cinq ans suffisent à tout transformer. Les addictions laissent des cicatrices qui ne se voient pas toujours, des structures de pensée qui s’installent, des relations abîmées qui ne se réparent pas si facilement.

        Ce que les personnages portent encore

        Rue Addiction & conséquences

        Endettée auprès de Laurie et toujours confrontée aux répercussions directes de son addiction. La sobriété n’apparaît pas comme un état acquis, mais comme quelque chose de fragile, mouvant, constamment à reconstruire.

        Jules Trauma & avenir

        Entrée en école d’art, elle avance malgré l’anxiété et les blessures du passé. La série rappelle que grandir ne fait pas disparaître les traumatismes : ils changent simplement de visage.

        Cassie Validation & dépendance

        Fiancée à Nate et toujours en quête de reconnaissance, elle illustre une autre forme d’addiction : celle du regard des autres, plus discrète mais tout aussi structurante.

        La maturité n’est pas une guérison automatique. Ce que la saison 3 (saison finale) pourra peut-être offrir, c’est une image de ce que l’après ressemble vraiment : pas propre, pas linéaire, mais habité. Une vie traversée par les troubles, les choix, les erreurs, et qui continue quand même.

        Ce serait suffisant. Ce serait vrai.

        Note personnelle

        Cinq ans, c’est exactement le genre de saut temporel qui me terrorise et me fascine en même temps. Parce que je sais que dans cinq ans, je porterai encore des trucs que je porte aujourd’hui, juste différemment. Et parce que je me suis jamais vu(e) dans 5 ans. L’idée que Rue soit toujours dans le chaos après tout ce temps, ce n’est pas déprimant. C’est honnête. Et l’honnêteté, c’est ce que je viens chercher dans cette série.

        Les dettes du passé ne disparaissent pas avec une ellipse de cinq ans. Elles changent juste de forme.

        Ressources & soutien

        3114

        Numéro national de prévention du suicide. Disponible 24h/24, 7j/7. Gratuit.

        Fil Santé Jeunes — 0800 235 236

        Écoute, soutien et orientation pour les 12–25 ans.

        Drogues Info Service — 0800 23 13 13

        Informations, conseils et orientation concernant les addictions.

        Narcotiques Anonymes France

        Réunions et accompagnement vers le rétablissement.

        UNAFAM — 0800 810 600

        Soutien et accompagnement des proches confrontés aux troubles psychiques.

        Psycom

        Informations fiables et ressources sur la santé mentale.

        Euphoria ne guérit personne.
        Elle ne prétend pas le faire.

        Mais elle regarde.
        Et parfois, être regardé avec honnêteté est déjà une forme de soulagement.

        La saison 3 arrive bientôt.
        Je serai là.

        Mae(va) Paul · maevapaul.blog
      • Sauveur & Fils Tome 2 – Revue psychologique du roman de Marie-Aude MURAIL

        Santé mentale — Revue de livre

        Mars 2026 — Maëva Paul

        Sauveur & Fils

        Tome 2 — Liens, identité et humanité discrète — revue du roman de Marie-Aude Murail

        Couverture du roman Sauveur et Fils Tome 2

        Sauveur & Fils · Tome 2 · Marie-Aude Murail

        Sauveur & Fils, c’est une série qui ne cherche pas à impressionner. Elle revient, simplement. Comme on retourne chez quelqu’un qu’on connaît déjà — sachant qu’on y sera reçu sans avoir à tout réexpliquer.

        Le tome 2 s’inscrit dans la continuité exacte du premier : même douceur, même honnêteté, même façon de regarder les gens sans les juger. Marie-Aude Murail ne force rien. Elle laisse les personnages vieillir d’un semestre, accumuler de nouvelles blessures, de nouveaux attachements et elle observe et pose simplement des mots, avec cette précision tranquille qui est sa marque.

        Ce qui change, ici, c’est l’espace. La maison de Sauveur s’élargit. Elle devient peu à peu un lieu de passage, presque un refuge, que cela soit pour ses patients, pour son fils, pour ceux que la vie envoie sans prévenir. Cette maison toujours ouverte dit quelque chose d’essentiel sur ce tome : le soin ne s’arrête pas à la porte du cabinet. Il déborde dans le quotidien, dans les repas partagés, dans les silences du couloir.

        Et Sauveur, lui, apprend quelque chose de nouveau.

        Pas à soigner mieux — il sait déjà faire.

        Mais à recevoir, à se laisser rejoindre,

        à exister en dehors de ce qu’il donne.

        Thèmes émotionnels du Tome 2

        Identité & appartenance

        Qui suis-je quand personne ne me regarde ? Quand le groupe me rejette, est-ce que j’existe encore ?

        Amour & attachement

        Aimer quelqu’un, c’est aussi apprendre à ne pas le perdre en le serrant trop fort.

        Transition / grandir

        Grandir, ce n’est pas devenir fort : c’est apprendre à porter ce qu’on ne choisit pas.

        Pensées suicidaires

        Une douleur qui cherche une sortie. La nommer, c’est déjà commencer à l’apprivoiser.

        Lien & réciprocité

        Sauveur reçoit autant qu’il donne. Le soin n’est pas à sens unique : il circule, il transforme.

        Maison ouverte

        Un espace qui ne se ferme pas. Accueillir l’autre sans condition, c’est déjà un acte de soin.

        Les émotions dans Sauveur & Fils

        Sauveur & Fils explore avec une sensibilité rare le spectre des émotions humaines : confusion, honte, manque — mais aussi l’espoir timide et l’appartenance fragile qui se dessinent au fil des pages.

        Lire ce tome, c’est tendre un miroir à soi-même. Les situations et les choix des personnages deviennent des points d’ancrage pour l’introspection.

        Mur de post-it émotionnels — besoin d'être entendu — inspiré du roman Sauveur et Fils Tome 2 de Marie-Aude Murail — Maëva Paul

        Mur de post-it émotionnels — besoin d’être entendu

        Les enjeux psychologiques

        L’identité comme chantier permanent Le tome 2 place au cœur de son propos la question de qui l’on est quand on grandit : quand les repères bougent, quand les premiers amours arrivent, quand l’enfance se retire sans prévenir. Les personnages naviguent entre ce qu’ils étaient et ce qu’ils deviennent, sans filet de sécurité autre que les liens qu’ils ont appris à tisser.
        L’amour comme forme d’attachement Les relations amoureuses et amicales qui se dessinent dans ce tome révèlent des schémas d’attachement, des peurs de l’abandon, des besoins de reconnaissance. La relation entre Lazare et Paul en est l’illustration la plus sensible : deux façons d’aimer qui apprennent à exister l’une à côté de l’autre.
        Les pensées suicidaires, dites avec justesse Murail traite ce sujet avec la même sobriété que le reste. Pas de dramatisation, pas de romantisation. Juste la réalité de ces pensées qui s’invitent, et l’importance cruciale d’un adulte qui ne détourne pas les yeux.
        Sauveur : entre thérapeute et homme qui s’ouvre La relation entre Sauveur et Louise gagne en profondeur. Il n’est plus seulement celui qui tient la distance professionnelle : il apprend, lui aussi, à recevoir. Sa maison qui s’ouvre à tous n’est pas un hasard, c’est le reflet de ce qu’il est en train de devenir.
        Lazare : celui qui voit ce que les adultes contournent C’est Lazare qui identifie le vieux monsieur comme SDF alors que les adultes autour de lui font semblant de ne pas voir. Cette scène dit quelque chose d’essentiel : les enfants perçoivent souvent ce que les adultes choisissent de ne pas nommer.

        Personnages du Tome 2

        Au centre de tout, Sauveur Saint-Yves — psychologue clinicien, père de Lazare, homme qui apprend dans ce tome à ne plus seulement donner. Sa maison s’ouvre à tous : à Gabin qui y squatte le grenier, à Jovo recueilli dans la rue, à ceux que la vie envoie sans prévenir. Sa relation avec Louise s’approfondit, et avec elle une vulnérabilité nouvelle : celle d’un homme qui accepte enfin d’être rejoint.

        Ella Kuypens, 12 ans, préférerait s’appeler Elliott. Elle se cherche, s’habille parfois comme un garçon. Et dans ce tome, une photo d’elle circule en ligne. Les insultes fusent. Murail traite le cyberharcèlement et la question de l’identité de genre avec une précision rare : pas de réponses toutes faites, juste une enfant qui résiste et continue d’exister.

        Gabin Poupard, 16 ans, squatte le grenier de Sauveur. Il joue aux jeux vidéo la nuit, dérive, rêve en secret de se faire adopter. Sa mère est hospitalisée en psychiatrie pour schizophrénie et lui la regarde vivre de l’autre côté de la fenêtre de l’hôpital, voyant tout, ne pouvant rien. Gabin incarne tous ceux qui ont cherché une figure d’attachement ailleurs, faute d’en avoir trouvé une à la maison.

        Samuel Cahen arrive avec une mère qui fouille dans ses affaires et surveille chaque geste. Dans ce tome, il découvre que son père n’est pas l’alcoolique brutal dont elle lui a parlé toute sa vie, mais André Wiener, pianiste de renom. Une révélation qui fracture tout ce qu’il croyait savoir de lui-même.

        Personnages secondaires

        Margaux Carré

        14 ans · Scarification · Tentative de suicide

        Margaux explore l’après : comment on vit, comment on revient, quand on a voulu partir. Son parcours dans ce tome parle de la lente reconstruction qui suit les crises les plus sombres.

        Blandine Carré

        Sœur cadette · Hyperactivité · Inquiétude cachée

        Derrière l’agitation de Blandine se cache une inquiétude profonde pour sa sœur. Le roman pose ici une question essentielle : jusqu’où un diagnostic reflète-t-il la réalité d’un enfant ?

        Louise, Jérôme & Pimprenelle

        Amour · Ex · Jalousie · Recomposition

        Louise construit quelque chose avec Sauveur. Jérôme n’a pas tout à fait tourné la page. Entre les deux, Pimprenelle monte Alice contre sa mère et une famille recomposée cherche son équilibre.

        Lazare & Paul

        Amitié · Famille recomposée · Premier lien

        Lazare et Paul grandissent ensemble dans cette famille qui se construit. Leur amitié est l’un des fils les plus doux du tome : deux enfants qui apprennent à partager un espace, un père, une vie.

        Alexandra Augagneur

        Mère · Nouvelle relation · Couple de femmes

        Alexandra vient de quitter son compagnon pour se mettre en couple avec une femme. Le roman explore avec finesse les questions que cette relation soulève, sans jamais trancher à la place des personnages.

        Alice

        13 ans · Loyauté déchirée · Manipulation

        Alice est prise en étau entre sa mère et Pimprenelle. Elle absorbe tout, et le roman montre comment un enfant peut devenir l’instrument d’une guerre qu’il n’a pas choisie.

        Figures du quotidien

        Jovo

        SDF · Ancien légionnaire · 80 ans

        Recueilli par Sauveur, Jovo trimballe un sac militaire qu’il ne lâche jamais, une mitraillette cachée au fond. Une présence étrange qui dit quelque chose sur ce que signifie accueillir sans condition.

        La dame aux prénoms

        Mystère · Mensonge · Identité

        Elle arrive avec son bébé et invente à chaque fois un nouveau prénom, une nouvelle histoire. Que cache-t-on quand on change sans cesse de nom ?

        La dame quimboisée

        TOC · Angoisse · Croyance

        Convaincue d’avoir été maudite, elle parle un autre langage que celui de la psychologie occidentale. Sauveur apprend à écouter sans traduire.

        Les émotions dans Sauveur & Fils

        Sauveur & Fils explore avec une sensibilité rare le spectre des émotions humaines : confusion, honte, manque, mais aussi l’espoir timide et l’appartenance fragile qui se dessinent au fil des pages.

        Lire ce tome, c’est tendre un miroir à soi-même. Les situations et les choix des personnages deviennent des points d’ancrage pour l’introspection.

        Conclusion

        Le tome 2 de Sauveur & Fils tient la promesse du premier : il continue, il approfondit, il reste juste. Marie-Aude Murail ne cherche pas à épater — elle cherche à accompagner, et c’est exactement ce qu’elle fait.

        Ce qui reste après la lecture, c’est cette image d’une maison dont la porte ne se ferme jamais vraiment. Une maison qui accueille les chagrins, les premières fois, les silences lourds et les rires de cuisine. Un homme qui soigne les autres et apprend, à son rythme, à se laisser rejoindre.

        Ce livre rappelle que grandir est un acte collectif.
        Que le soin circule dans les deux sens.
        Et qu’une maison ouverte, au fond,
        ressemble beaucoup à un cœur qui guérit.
        → Découvrir Sauveur & Fils Tome 2 sur la Fnac

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