Tenir bon
sous la pluie
Relais pour la Vie du Nord
Il y a des terrains qu’on croit connaître. Des pistes rouges, des arches gonflables, l’effervescence d’un départ collectif. Pour qui a grandi entre les bords de bassin et les villages de courses, entre les chronos et les dossards, ce type de cadre a quelque chose de familier. Mais ce samedi, sur le site du Relais pour la Vie du Nord organisé par la Ligue contre le cancer, quelque chose ne ressemblait à rien de connu.
Je ne cours plus. Je ne nage plus. Je ne compète plus. Et depuis, j’ai développé cette conviction silencieuse que ces espaces-là ne m’appartiennent plus vraiment — que j’y suis toléré·e, au mieux spectateur·rice, mais plus tout à fait légitime. Alors quand ma mère m’a proposé de venir passer la journée avec elle et mon père pour cet événement, j’ai dit oui pour eux. Pour être là. Simplement.
L’entreprise de ma mère participe au Relais pour la Vie du Nord ce weekend. Vingt-quatre heures durant lesquelles des équipes se relaient sur une piste pour signifier, par le mouvement continu, que la lutte contre le cancer ne s’arrête jamais. Des entreprises, des associations, des familles — rassemblées sous un ciel de juin qui avait décidé de faire comme si c’était novembre. L’arche violette à l’entrée portait une promesse sobre : Ensemble relayons l’espoir.
Le tour d’honneur
Le coup d’envoi du relai commence par un moment à part : un tour d’honneur réservé aux malades et aux personnes en rémission. Puis la pluie est arrivée — pas une bruine, une averse phénoménale, comme si le ciel avait choisi précisément ce moment pour tester les présences.
Certains ont cherché un abri.
Eux ont continué à marcher.
Ma mère aussi. Elle ne sait pas s’arrêter — c’est à la fois ce qui l’épuise et ce qui la définit. Elle a fait le tour d’honneur, puis elle a couru. Huit tours, peut-être plus, avant que quelqu’un lui rappelle qu’elle avait prévu de tenir toute la nuit. Elle a souri, légèrement essoufflée, et a levé les yeux au ciel comme si c’était une information anecdotique.
Mon père, lui, m’a regardé·e à un moment où j’avais commencé à traîner les pieds, à regarder vers la sortie, à peser mentalement le trajet du retour. Il n’a rien dit de particulier. Il a juste continué à marcher, et j’ai suivi.
Alors j’ai marché. Non parce que j’en avais envie, non parce que je me sentais à ma place — je ne m’y sentais pas, précisément. Mais parce que c’était leur événement, et que partir sous prétexte qu’il pleut quand eux font le tour d’honneur en souriant, ça aurait été une forme de petite lâcheté que je n’aurais pas su me pardonner.
Le jeton remis pour la Ligue contre le cancer.
Dans ma paume, un petit jeton blanc distribué pour la Ligue contre le cancer. Je l’ai tenu un moment avant de le déposer. Geste minuscule. Mais quelque chose, dans ce geste, ressemblait à une décision.
Ce qui frappait sous cette pluie, c’était les sourires. Pas des sourires de façade — des sourires vrais, portés par des gens qui savent ce que coûte d’être là, debout, et qui ont choisi d’y être quand même. Il y avait quelque chose de presque insolent dans cette joie-là. Quelque chose qui donnait envie de rester.
La cérémonie des lumières
Je suis revenu·e dans la nuit — avec une sorte d’impatience insolente, comme si la journée m’avait finalement donné envie de revenir plutôt que de partir.
Sur le carré d’herbe, un cœur illuminé. Et c’est en m’en approchant que j’ai entendu Octobre de Francis Cabrel — chanté avec une douceur et une émotion dans la voix qui correspondaient exactement à ce que l’espace demandait. Quelque chose s’est serré, immédiatement.
Tout autour, des dizaines de petits sacs en papier alignés, chacun avec une bougie à l’intérieur — chacun porteur d’un message. Des mots écrits pour d’autres humains, pour des absents, pour des présents qui ne savent peut-être pas encore qu’on pense à eux. Plein d’amour et d’attention, dans des enveloppes de papier et de lumière.
On ne regarde pas ce genre de chose sans que quelque chose en soi commence à trembler.
J’ai refait un tour de marche avec mes parents. J’ai déposé un autre jeton. Deuxième geste minuscule de la journée. Deuxième fois que ce geste a eu l’air de peser quelque chose.
Je suis rentré·e le cœur tremblant. J’écris ces lignes sur un fond de Cabrel — c’est mon père qui va sourire en lisant ça. Ému·e, touché·e — et avec cette chose étrange et inattendue : avoir passé une journée entière à douter d’avoir ma place ici, et ne pas vouloir en partir.
Clap de fin
Ce qui m’a motivé·e à sortir du lit cet après-midi, c’est l’envie d’aller voir comment allaient mes parents dans la chambre d’à côté.
Eux ont marché toute la nuit. Ils sont rentrés quand il faisait déjà jour, les jambes de mon père à bout, et heureux quand même — de cette joie tranquille des gens qui savent pourquoi ils ont fait quelque chose. Ils n’étaient plus que quelques un·es autour du stade dans les dernières heures, se motivant les un·es les autres à chaque tour. Une belle équipe d’humains, formée sans le décider vraiment.
La cérémonie de clôture s’est terminée dans la bonne ambiance — un saxo qui donnait envie de rester encore un peu, et les chiffres qui sont tombés. En vingt-quatre heures, les équipes réunies ont parcouru 36 386 kilomètres. La collecte s’élève à 12 300 euros, destinés au soutien psychologique des familles et des patient·es — parce que, comme il a été dit pour clore l’événement : « Face à la maladie, personne ne doit rester seul·e. »
Et puis il y a eu un clap. Un vrai clap de fin, comme au cinéma — comme si on refermait quelque chose. Vingt-quatre heures de tours, de pluie, de lumières, de jetons déposés et de sourires sous l’averse. Le genre de weekend dont on repart différent·e, sans trop savoir expliquer pourquoi.
Le Relais pour la Vie est un événement organisé par la Ligue contre le cancer. Si cet article vous a touché·e, vous pouvez soutenir la cause sur leur site officiel.
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