Qu’est-ce que consentir ? — quand le corps sait ce que le droit ignore | Maëva Paul

Santé mentale — Revue de livre

Mai 2026 — Maëva Paul

ALT — Qu’est-ce que consentir ?

Le consentement comme enjeu politique et intime — revue du livre de Marie-Charlotte Garin

Autrice Marie-Charlotte Garin
Éditeur La Martinière Jeunesse
Collection ALT
Pages ~32 pages
Type Essai militant · Documentaire
Thèmes Consentement · VSS · Féminisme · Droit

Un mot qu’on croit comprendre — jusqu’à ce qu’on le lise vraiment

Il y a des mots qu’on utilise souvent, qu’on croit maîtriser, et qui s’effondrent dès qu’on les regarde en face. Le consentement est de ceux-là.

Marie-Charlotte Garin ne réinvente pas la roue — elle fait quelque chose de plus utile : elle pose les bases. Avec la clarté de quelqu’un qui a passé des années à défendre ces questions à l’Assemblée nationale, elle offre en 32 pages un texte dense, engagé, sans jargon inutile. C’est la collection ALT dans ce qu’elle fait de mieux — rendre accessible ce qui est trop souvent réservé à ceux qui ont déjà les clés.

Ce livre sort dans un contexte particulier : celui du procès de Mazan, de la parole de Judith Godrèche, des mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc. Ce n’est pas un hasard. Il s’inscrit dans une urgence — celle de nommer ce qui se passe, et de comprendre pourquoi le droit peine encore à l’intégrer.


De quoi parle ce texte ?

Marie-Charlotte Garin part d’un constat simple mais dévastateur : le consentement est au cœur de tous les débats sur les violences sexistes et sexuelles, mais il reste étrangement absent du cadre juridique français. Elle démonte ce paradoxe avec méthode.

Elle explore ce que consentir veut dire — ou devrait vouloir dire. Pas seulement l’absence d’un non, pas seulement l’absence de contrainte physique. Elle interroge les zones grises, la sidération, la pression sociale, la culture du viol qui imprègne nos représentations depuis l’enfance. Elle pose la question de la présomption de consentement, du poids du silence, du moment où pas non ne peut pas valoir oui.

Et elle va plus loin : elle retrace sa propre démarche législative, sa proposition de loi visant à intégrer la notion de non-consentement dans la définition pénale du viol, actuellement limitée à la contrainte, la menace ou la surprise. Ce n’est pas un texte théorique. C’est un texte qui veut changer quelque chose.


Lire ça, c’est réaliser ce qu’on n’a jamais su nommer

Il y a des lectures qui font du bien. Et il y a des lectures qui font mal — d’une façon nécessaire, celle qui oblige à regarder des choses qu’on avait rangées dans un coin flou.

Ce livre fait les deux à la fois.

Il y a un passage qui ne me quitte pas. Garin décrit une femme qui se fait violer et qui a un couteau sur elle — elle l’avait appris, elle savait s’en servir, on le lui avait enseigné précisément pour se défendre dans des situations de danger. Mais au moment du viol, elle n’y pense pas. Elle ne le sort pas. Elle ne dit rien. Elle reste figée.

Et la question que pose Garin est implacable : peut-on raisonnablement dire que cette femme a consenti ? Qu’elle aurait pu se défendre, qu’elle aurait pu dire non ? Le couteau était là. Les ressources étaient là. Mais le corps, lui, était ailleurs — dans cet état de sidération que la neurologie a documenté, que les victimes connaissent, et que le droit n’a toujours pas su intégrer.

Ce passage m’a arrêté(e). Parce qu’il déconstruit quelque chose de profondément ancré dans notre culture : l’idée que si on n’a pas résisté, c’est qu’on a accepté. Que le silence vaut un oui. Que la passivité est une forme de choix. Ce n’est pas vrai. Et ce livre le dit avec une force et une précision rares.

Ce livre m’a rappelé qu’on peut ne pas avoir dit non, ne pas avoir bougé, ne pas avoir utilisé ce qu’on avait pourtant entre les mains — et avoir quand même subi quelque chose. La sidération n’est pas de la complicité. C’est une réponse du corps face à l’insupportable.


Ce que ce livre traverse

La sidération

Le corps qui se fige, les ressources inaccessibles. Avoir un couteau et ne pas le sortir — ce n’est pas du consentement. C’est de la biologie face au choc.

La culture du viol

Pas un concept abstrait. Une accumulation de petites choses apprises depuis l’enfance, qui normalisent l’insupportable.

Le droit et ses angles morts

Un cadre juridique qui n’a pas encore intégré ce que les victimes savent depuis longtemps. Un retard qui coûte.

La reconstruction du sens

Nommer ce qui s’est passé, même des années après, c’est déjà un acte de soin. Ce livre donne des mots.

01

La sidération

Combien de fois a-t-on dit oui sans jamais avoir dit oui ?

Il y a un espace immense entre le non franc et le oui franc. Un espace que personne ne nomme, que le droit ne reconnaît pas, et dans lequel beaucoup de choses se passent. On n’a pas dit non parce qu’on ne savait pas comment. Parce qu’on avait peur de blesser, peur de la réaction, peur de ce qui arriverait si on arrêtait tout. Alors on s’est laissé faire. On a attendu que ça passe. On a regardé un point fixe quelque part, dans sa tête ou sur le mur, et on a attendu.

Et après, on s’est raconté que c’était du consentement. Parce qu’on n’avait pas dit non. Parce qu’on n’avait pas résisté. Parce qu’on était là, et qu’être là valait bien un oui. C’est ce mensonge-là que Garin démonte avec le passage du couteau — cette femme qui avait l’arme, qui savait s’en servir, et dont le corps a quand même été ailleurs. La sidération n’est pas une faiblesse. C’est une réponse neurologique au danger, documentée, étudiée, réelle. Le corps se fige. La voix disparaît. Et l’absence de non ne devient jamais un oui.

Ce livre pose une question simple et dévastatrice : si on retire tout ce qui ressemble à du consentement sans vraiment en être — la peur, la sidération, la pression, l’habitude, l’attente que ça passe — combien reste-t-il de vrais oui ?

Pas autant qu’on voudrait le croire.

02

La culture du viol

On a donné le nom de culture à quelque chose qui détruit.

Le mot est presque académique. Propre. Distancié. Comme si le mettre dans une catégorie suffisait à le rendre compréhensible, analysable, maîtrisable. Mais derrière l’expression « culture du viol », il y a des vies. Des corps qui ont gardé quelque chose qu’on ne leur a pas demandé de garder. Des peurs qui ne partent pas, des nuits qui ne ressemblent plus à rien, des relations qui portent le poids de ce qui s’est passé avant elles.

Une culture, c’est ce qu’on transmet. Ce qu’on apprend sans qu’on nous l’enseigne vraiment, parce que c’est partout — dans les blagues, dans les films, dans la façon dont on parle des femmes qui « n’auraient pas dû », dans la façon dont on protège les agresseurs plutôt que d’écouter celles qui parlent. On a appris à rendre invisible ce qui est insupportable. À normaliser ce qui devrait provoquer une révolte collective.

Ce qui heurte, en lisant Garin, c’est l’évidence de l’absurdité. Il est inconcevable de construire une culture autour d’un acte qui génère autant de traumatismes, autant de peur, autant de destruction silencieuse. Et pourtant c’est ce qu’on a fait. Ce qu’on fait encore.

Nommer ça une culture ne la légitime pas. Ça nous force à regarder ce qu’on a accepté de transmettre.

03

Le droit et ses angles morts

La loi définit le viol. Mais elle ne définit pas ce que consentir veut dire.

En France, le viol est légalement défini comme un acte de pénétration commis par contrainte, menace, surprise ou violence. Ce que cette définition ne dit pas, c’est ce que signifie l’absence de ces éléments. Elle dit ce qui constitue un crime. Elle ne dit pas ce qui constitue un accord. Le consentement, dans le texte de loi, est absent.

Ce vide a des conséquences concrètes. Il signifie qu’une personne figée, silencieuse, qui n’a pas résisté physiquement, n’entre pas nécessairement dans le cadre légal de la victime. Il signifie que la sidération, la peur, la pression psychologique ne sont pas automatiquement reconnues comme des formes de contrainte. Il signifie que des milliers de situations — vécues comme des violences par celles et ceux qui les ont traversées — restent juridiquement dans un angle mort.

C’est précisément ce que Marie-Charlotte Garin tente de changer avec sa proposition de loi : introduire la notion de non-consentement dans la définition pénale du viol, comme le font déjà de nombreux pays européens. Ce n’est pas une révolution de philosophie. C’est une mise en conformité du droit avec ce que les victimes savent depuis toujours — que l’absence de non n’est pas un oui, et que la loi devrait enfin le dire.

Le retard du droit n’est pas une erreur technique. C’est un choix politique. Et ce livre le dit sans détour.

04

La reconstruction du sens

Et si certaines personnes ne reconstruisaient pas ?

On parle souvent de reconstruction comme d’une étape inévitable, presque obligatoire. Comme si après l’épreuve venait nécessairement le sens retrouvé, la réconciliation avec soi, un après qui tient debout. Mais ce livre effleure quelque chose que peu de textes osent vraiment dire : tout le monde ne reconstruit pas. Certaines personnes font avec l’absence. Avec quelque chose qui ne leur a jamais vraiment appartenu, ou qui leur a été pris si tôt qu’elles ne savent plus ce que ça aurait dû être.

Il y a des personnes qui ont imaginé des premières fois comme des moments qui comptent, qui marquent, qui restent. Et qui se retrouvent avec des souvenirs qu’elles n’ont pas choisis, des expériences faites pour l’autre, des corps qui ont appris à traverser plutôt qu’à habiter. Le sens n’est pas toujours là au bout du chemin. Parfois il n’a jamais été là. Parfois il a disparu sans qu’on sache exactement quand, ni comment le chercher.

Ce n’est pas un échec. C’est une vérité que ce livre touche sans la nommer complètement — et c’est peut-être pour ça qu’il résonne autant. Parce qu’il laisse de la place pour celles et ceux qui n’ont pas de mot pour ce qu’ils portent, pour celles et ceux qui ne savent pas si ce qu’ils vivent s’appelle un manque, une perte, ou simplement une absence devenue familière.

Ne pas avoir reconstruit le sens n’est pas une faiblesse. C’est aussi une réponse honnête à ce qu’on a traversé.

À qui je recommande ce livre

À tout le monde. Vraiment. Pas seulement à celles et ceux qui ont vécu des violences, même si ce livre peut être une forme de reconnaissance précieuse pour eux. Mais aussi à ceux qui pensent déjà comprendre la notion de consentement, parce que ce texte a de grandes chances de les surprendre.

La collection ALT a ce talent rare : elle prend des sujets complexes et politiques, et les rend lisibles sans les appauvrir. Trente-deux pages, ça se lit en une heure. Mais ça se digère longtemps.

C’est un livre à mettre entre les mains des adolescent(e)s aussi, pas pour les effrayer, mais pour leur donner ce qu’on n’enseigne presque jamais à l’école : une éducation au consentement qui parte de la réalité, pas des mythes.

Mon verdict

Un texte court, dense, nécessaire. Marie-Charlotte Garin écrit avec la précision de quelqu’un qui connaît le dossier et l’urgence de quelqu’un qui a décidé de changer les choses. Ce livre ne console pas — il éclaire. Et parfois, c’est exactement ce dont on a besoin.

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