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  • Bipolarité et sauvetage aquatique — ce qu’on cache quand on surveille les autres | Maëva Paul

    Santé mentale · Témoignage

    Quand la noyade ne fait pas de bruit

    Bipolarité, addictions et sauvetage aquatique — ce qu’on cache quand on surveille les autres.

    Il y avait une dispute rituelle chaque matin pour savoir qui porterait la chaise ou le sac jusqu’au bord de l’eau. Et une autre pour déterminer qui irait entrer dans le lac avec le thermomètre. Des querelles sans enjeu, qui faisaient du bien précisément parce qu’elles n’en avaient aucun. C’était avec Steven et Emeline, et cet endroit-là — ce bord de lac cerné de montagnes, cette lumière du matin sur l’eau froide — c’était le seul endroit où j’étais le moi qui va bien.

    Pas le moi qui tient. Le moi qui savoure.

    Emeline était chef de poste, protection civile à Paris, plus expérimentée que nous à presque tous les niveaux. Elle nous apprenait les règles qui coûtent cher si on les oublie — on ne reste jamais seul dans une pièce avec un enfant, on les installe sur une chaise devant le poste pour les bobologies. Des principes qui ne souffrent aucune exception. Et pourtant elle savait que je fumais, elle sentait l’odeur de cannabis devant le mobil home, et elle n’a jamais rien dit. Pendant toute une saison. Je le lui ai demandé plus tard, directement, et elle m’a répondu simplement : elle me faisait confiance. J’étais investie, désireuse d’apprendre, et ça n’impactait pas mon travail. C’était suffisant pour elle.

    J’ai retenu cette façon d’être avec les gens. Faire confiance sur les actes, pas sur les apparences.

    Les jours où j’étais au maximum — les phases hautes, même si à l’époque on ne nommait pas encore ça clairement — j’allais voir le lever de soleil sur le lac. Je nageais seule dans l’eau froide avec les montagnes autour. On faisait du bivouac, des réveils en altitude. L’espace d’un été, j’avais l’impression d’être exactement là où je devais être dans l’existence.

    Le sauvetage aquatique c’est un des métiers les plus à responsabilités qui soit, exercé dans un des contextes les plus décontractés qui soit. Des touristes en vacances, des enfants qui courent, de la musique au loin — et toi, assis ou les pieds dans l’eau, à surveiller une zone de bain en sachant que ta distraction d’une seconde peut envoyer quelqu’un aux urgences ou toi en prison.

    Ce que les gens ne voient pas c’est le reste. Le mépris ordinaire de certains vacanciers pour un travail qu’ils considèrent comme du farniente. Le fait de ne jamais connaître la suite de l’histoire quand on envoie quelqu’un en mauvais état à l’hôpital. Le risque, qui grandit chaque année, de trouver un corps dans sa zone de bain.

    On extériorisait chacun à notre façon. Certains allaient courir une heure. D’autres buvaient des verres au bord de piscines privées ou de couchers de soleil. D’autres nageaient toujours plus loin, toujours plus longtemps. On ne parlait pas vraiment de ce que ça faisait, à l’intérieur. On décompressait, c’est tout.

    Ce métier, l’espace d’une journée de travail, me faisait arrêter de penser à tout ça. J’étais pleinement dans mon rôle. Je me sentais capable de quelque chose.

    C’est une sensation rare quand tu passes la moitié de ta vie à douter de ce que tu vaux.

    L’été 2022, au Léman, les diagnostics étaient encore en cours. Bipolarité, borderline, peut-être les deux — trop de consommations pour être certain de quoi que ce soit. Je cherchais un psychiatre qui comprendrait vraiment, une psychologue qui ne resterait pas en surface. Je voulais être provoquée, bousculée, pas ménagée.

    En surface, j’étais cash. Franche, directe, sans filtre apparent. C’était une stratégie, même si je ne me le formulais pas comme ça à l’époque. Être transparente sur la forme pour garder le fond bien caché. Personne ne regardait derrière si la façade était suffisamment convaincante.

    Mes crises, je les avais en solitaire. Quelques rares fois quelqu’un l’a su. La plupart du temps, non.

    L’année d’après c’est l’été de la tentative de suicide. En juin, l’école me force à prendre une césure pour me soigner. J’ai décidé d’aller en clinique psychiatrique en septembre — parce que je ne voulais pas me priver de ma saison. C’était mon moment préféré de l’année et je n’allais pas y renoncer pour une hospitalisation, même justifiée. J’ai d’abord fait ma saison. C’est Emeline qui m’a conduite aux urgences cette nuit-là, après que ma colocataire l’avait appelée. Elle a frappé à la porte et dit sur son ton qui ne souffre aucune discussion : « Tu ouvres, ou les pompiers le feront. » J’ai ouvert immédiatement. On a marché une heure dans le camping. Elle m’a parlé, j’ai parlé. Elle a évoqué le fait qu’elle m’avait laissé chef de poste à son retour et que j’avais refusé — comme si c’était lié à ce qui venait de se passer. Ce n’était pas ça la raison. C’était juste un éclat dépressif et suicidaire que j’essayais de contenir depuis trop longtemps.

    Je continue de faire ce métier aujourd’hui en partie pour aller contre ceux qui pensent que je n’en suis pas capable. Contre le diagnostic, contre les limitations implicites qu’on assigne aux gens comme moi. Ian dans Shameless, bipolaire et ambulancier — même logique, mêmes intentions. Je me reconnais dans cette obstination-là.

    En 2021, à Morzine, j’ai commencé à vraiment beaucoup boire. Je faisais des terreurs nocturnes, je m’endormais bourrée tous les soirs. C’est là que c’est devenu une addiction problématique — pas une habitude, pas une façon de fêter, quelque chose d’autre. Quelque chose qu’on fait parce qu’on ne sait plus comment s’endormir autrement.

    En 2022, première saison au Léman, personne ne me connaissait encore. Je voulais faire bonne impression. Et puis je ne voulais tuer personne — alors je gérais. Que le soir. J’arrêtais à une certaine heure. Cannabis, un peu d’alcool. Une façon de tenir le rythme sans laisser voir les coutures.

    Aujourd’hui les substances ont changé. Les besoins aussi. La baignade est non surveillée, les responsabilités pénales différentes — et dès que le premier gamin commence à avoir la tête sous l’eau, je saute. Mon corps sait encore faire ce qu’il faut faire. Je ne risquerais pas la vie des gens si je n’en étais pas certaine.

    Mais les humains m’épuisent de plus en plus. Je commence à trop douter, à trop psychoter. Le métier qui me ressourçait se met à peser différemment.

    Il y a une question que je ne me suis pas encore posée jusqu’au bout : est-ce que je continue pour ce que ce métier m’apporte, ou pour prouver à quelqu’un — à moi — que je peux encore ?

    Je ne vais pas écrire que j’ai compris quelque chose de définitif. Ce n’est pas vrai et ça ne l’a jamais été.

    Ce que je sais c’est que les métiers de secours ont une façon particulière de coïncider avec certains fonctionnements psychiques. La vigilance constante, la responsabilité du vivant, l’adrénaline des urgences entrecoupée de vides profonds — c’est un terrain qui résonne avec la bipolarité d’une façon que je n’arrive pas encore à totalement démêler. Est-ce que ça l’amplifie ? Est-ce que ça la structure ? Les deux à la fois selon les jours ?

    Ce que je sais aussi c’est qu’on ne parle pas de ça. On ne parle pas des sauveteurs qui décompressent mal, qui automédiquent, qui tiennent le poste impeccablement pendant huit heures et s’effondrent le soir. La figure du secouriste n’a pas droit à la fissure visible.

    Et c’est peut-être pour ça que j’écris ça ici.

    À celle que j’étais Si tu te reconnais dans ce texte — dans l’obstination à prouver, dans la décompression qui dérapait, dans les crises gérées en solitaire parce que la façade tenait bien — tu n’étais pas irresponsable. Tu faisais ce que tu pouvais avec ce que tu avais. Et tu savais sauter à l’eau au bon moment. C’est pas rien.