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  • Entre mots et couleurs — vernissage, poésie & peinture à Paris

    Événement · Art · Psychologie créative

    Entre mots et couleurs

    Vernissage de Stefano Piano & Edoardo Bertin — Talk Arty, Paris

    Mai 2026 · Maëva Paul

    Poète Stefano Piano
    Peintre Edoardo Bertin
    Lieu Talk Arty · Bvd Beaumarchais, Paris
    Langues Italien · Français · Anglais
    Format Poésie & Peinture
    Thèmes Mémoire · Espace · Langage · Dialogue

    Les livres n’avaient pas de mots.

    Je ne savais pas encore ce que je venais chercher ce soir-là, boulevard Beaumarchais, au Talk Arty. Un vernissage, oui. De la peinture, de la poésie. Mais cette phrase, lue debout devant un poster blanc accroché à un mur de crépi, m’a prise au dépourvu. Pas parce qu’elle était belle. Parce qu’elle disait quelque chose que je reconnaissais sans pouvoir le nommer — quelque chose sur lequel je ne m’étais jamais vraiment attardée. Peut-être parce que c’est effrayant, une pièce qui ne respire pas.

    Un dialogue entre deux langages

    Le Talk Arty, boulevard Beaumarchais, est l’un de ces espaces parisiens qui hésite entre le café et la galerie — terrazzo au sol, crépi brut aux murs, lumière naturelle qui tombe des fenêtres haussmanniennes. Un endroit fait pour que les œuvres respirent sans s’imposer.

    Ce soir-là, il accueillait Entre mots et couleurs — une exposition née de la rencontre entre Stefano Piano, poète italien, et Edoardo Bertin, peintre. L’idée est simple dans sa forme, ambitieuse dans ce qu’elle suppose : que la peinture et la poésie ne s’illustrent pas mutuellement, mais qu’elles se répondent. Qu’elles parlent la même langue sans jamais dire tout à fait la même chose.

    Les poèmes de Stefano Piano sont écrits en trois colonnes — italien, français, anglais — posés sur des feuilles blanches format affiche, accrochés directement au mur ou posés sur des rebords. Pas de cadre. Pas de mise à distance. Le texte est là, comme une présence. En face, à côté, parfois derrière : les toiles d’Edoardo Bertin. Abstraites, denses, vibrantes. Des rouges qui brûlent, des bleus qui débordent, des formes qui semblent chercher leur propre nom.

    Ce que j’ai compris en entrant, c’est que l’exposition ne proposait pas une lecture. Elle proposait une traversée.

    Vue de l'exposition Entre mots et couleurs — Stefano Piano & Edoardo Bertin, Talk Arty, Paris
    Entre mots et couleurs — Talk Arty, Paris · Mai 2026

    La chambre qui ne respire pas

    Il y a un poème, dans cette exposition, qui s’appelle Ha la stanza solo un letto — la chambre n’a qu’un lit. Un lit une place, vieux. Un comodino. Des murs tachés d’humide. Des rideaux jaunes à plis qui évoquent ceux des chambres d’hôpital ou des pensions de famille où personne ne choisit vraiment de séjourner. Et puis cette phrase, posée là simplement, sans crier : les livres n’avaient pas de mots.

    « Les livres n’avaient pas de mots. »
    — Stefano Piano, Ha la stanza solo un letto

    Je me suis arrêtée là plus longtemps que partout ailleurs. Pas pour analyser. Plutôt parce que quelque chose dans ce poème ressemblait à une sensation que je connais mais que je n’avais jamais su nommer — celle d’être dans un espace où l’air ne circule plus vraiment. Pas forcément un espace physique. Parfois un état. Un moment de la vie où même les mots, les tiens ou ceux des autres, semblent avoir perdu leur densité.

    Il y a quelque chose de clinique dans cette chambre — pas au sens froid du terme, mais au sens d’une nudité nécessaire. Quand on retire tout le superflu, quand il ne reste qu’un lit et un comodino entre des murs qui suintent, ce qui reste c’est l’essentiel. Et l’essentiel, parfois, est insupportable à regarder en face.

    En marge du poème

    Stefano Piano écrit en trois langues simultanément — l’italien, le français, l’anglais. Non pas comme traduction, mais comme trois voix du même silence. Lire les trois colonnes en même temps, c’est faire l’expérience de ce que le langage ne peut pas entièrement contenir : quelque chose résiste toujours à la formulation exacte, glisse d’une langue à l’autre, cherche.

    Ce que Stefano Piano fait avec les mots, Edoardo Bertin le fait avec la couleur. Ses toiles ne représentent rien de reconnaissable — et pourtant on y reconnaît quelque chose. Une énergie. Une tension entre la saturation et le vide. Debout devant le grand rouge-orange aux formes bleu ciel, j’ai pensé à ce que ça fait d’avoir beaucoup de choses à dire et de ne pas trouver par où commencer. La toile crie sans faire de bruit.

    C’est peut-être ça, le dialogue entre leurs deux langages : Stefano dit ce qui manque, Edoardo peint ce qui déborde. Et quelque part entre les deux, il y a nous — les visiteurs, les lecteurs, les regardeurs — avec nos propres chambres qui ne respirent pas.

    Poème Ha la stanza solo un letto de Stefano Piano — exposition Entre mots et couleurs, Talk Arty, Paris
    Ha la stanza solo un letto — Stefano Piano · Talk Arty, Paris · Mai 2026

    Et vous ?

    Dans un coin de la salle, une petite table en bois. Dessus : deux boîtes en carton kraft, fendues d’une ouverture sur le dessus comme des urnes. L’une s’appelle MOTS. L’autre, COULEURS. Des crayons dans un verre. Des petits livrets crème posés à plat — Lo spazio incantoccato, l’espace enchanté — qu’on peut feuilleter ou emporter.

    L’invitation est écrite sur un grand poster derrière la table : Le dialogue continue à travers vous. Ce que vous choisissez de déposer ici deviendra la matière première d’un atelier de création le 27 juin, où artistes et public créeront ensemble pour faire vivre le dialogue au-delà de l’exposition.

    J’ai trouvé ce geste beau dans sa générosité et un peu vertigineux dans ce qu’il implique. Une exposition qui ne se referme pas sur elle-même. Qui dit explicitement : ce n’est pas fini quand vous partez. Ce que vous avez ressenti ici ne vous appartient pas seulement — ça peut devenir quelque chose de plus grand.

    L’exposition n’est pas une fin — c’est un point de départ, une invitation à entrer dans un dialogue que seule la rencontre avec chaque personne peut transformer.

    Il y a aussi ce panneau, posé au sol contre un mur, qui ne contient que deux mots en très grand : Et vous ? Suivi, en dessous, en italique : And you? Et puis : Le dialogue continue à travers vous. Trois langues encore. Trois façons de poser la même question, celle qui ne se résout pas, celle qui reste ouverte comme une porte.

    Je n’ai rien déposé dans les boîtes ce soir-là. Pas parce que je n’avais rien à dire — plutôt parce que je n’étais pas encore sûre de ce que j’avais reçu. Certaines choses ont besoin d’un peu de temps avant de trouver leur forme. C’est peut-être aussi ce que disent les poèmes de Stefano Piano : que l’absence de mots n’est pas forcément un manque. Parfois, c’est juste ce qui précède.

    Table participative de l'exposition Entre mots et couleurs — boîtes MOTS et COULEURS, Talk Arty, Paris
    Le dialogue continue à travers vous — Talk Arty, Paris · Mai 2026

    Ce qui reste

    Je suis repartie boulevard Beaumarchais avec cette phrase qui tournait encore. Les livres n’avaient pas de mots. Non pas comme une tristesse, mais comme un constat étrangement libérateur — l’idée qu’il y a des moments où le silence n’est pas un échec du langage. Où l’absence de mots est en soi une forme d’honnêteté.

    Ce que Stefano Piano et Edoardo Bertin ont construit ensemble, c’est un espace pour ça. Un espace où l’on peut entrer avec ses propres chambres qui ne respirent pas, ses propres livres muets, et les voir nommés — pas résolus, juste nommés. Il y a quelque chose de profondément thérapeutique dans ce geste-là, même si ce n’est pas son intention première.

    La psychologie nous dit que la verbalisation est une étape essentielle dans la régulation émotionnelle — que mettre des mots sur ce qu’on traverse aide à le traverser vraiment. Mais peut-être qu’avant les mots, il y a les images. Avant les images, les sensations. Et avant les sensations, il y a des expositions comme celle-là, qui créent les conditions pour que quelque chose remonte.

    Je n’ai toujours pas déposé quelque chose dans les boîtes. Mais j’écris cet article. C’est peut-être ça, ma réponse au Et vous ?

    Ta réponse

    Et toi — est-ce qu’il t’arrive d’être dans une pièce où l’air ne circule plus ? Qu’est-ce qui, pour toi, rouvre la fenêtre ?

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