née en 1988 à Perpignan
rentrée littéraire
GPS (2022)
Jennifer retranscrit des comptes rendus de plans de licenciement. Un jour, son clavier perd sa touche point : elle laisse alors ses phrases sans fin, puis l’ordinateur s’éteint tout à fait. C’est là qu’une pensée inachevée, qui commence devant Autant en emporte le vent et s’arrête sur un « et », s’installe dans sa tête et prend toute la place.
Pour savoir d’où elle vient, Jennifer décide de reconstituer la scène, avec les indices dont elle dispose : sa ville d’enfance, un film, la présence de son grand-père, un pull taché de sang. Plus elle cherche à rejouer ce souvenir, plus sa mémoire lui joue des tours.
À retenirLa netteté d’un souvenir ne prouve pas son exactitude.
L’autrice
Lucie Rico est née en 1988 à Perpignan. Romancière, scénariste et réalisatrice, elle est traduite dans plusieurs pays. Chez P.O.L, elle a publié Le Chant du poulet sous vide (2020) et GPS (2022).
Le dispositif d’écriture
La première chose qu’on remarque, c’est que la ponctuation devient un sujet du livre : la touche point de Jennifer lâche, puis son ordinateur, et son esprit avec. Cette panne devient la forme même du récit : une phrase qui ne se termine jamais, une pensée qui tourne en boucle, une mise en page un peu originale et des enchaînements d’idées qui nous mettent dans la tête du personnage. Les chapitres sont bien liés entre eux.
En clair
Le roman raconte une panne de mémoire par une panne d’écriture. Le lecteur n’a pas besoin qu’on lui explique ce que ça fait : il le ressent, phrase après phrase.
Comment le livre est présenté
Le livre vient de sortir et le recul critique manque encore. Il est présenté comme une enquête à la fois hilarante et inquiétante (présentation sur Bibliosurf). Dans un entretien pour Brut, Lucie Rico parle de l’illusion de retrouver la mémoire et de revivre les choses.
À retenirQu’une pensée surgisse est courant ; c’est son retour en boucle qui épuise.
Mon avis sur Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?
Ce que j’ai aimé. L’écriture d’abord : de belles trouvailles de mots, on sent qu’il y a du travail sur chaque phrase. Je l’ai trouvée douce et légère, et elle m’a porté·e : je n’ai eu aucun mal à me mettre à ce livre, alors que le sujet n’est pas facile. J’aime aussi les histoires où le récit du narrateur avance en parallèle de son rapport aux mots. La panne de l’ordinateur m’a particulièrement marqué·e : tout l’appartement de Jennifer dépend de cet objet, et quand il s’éteint, elle se sent étrangère chez elle.
Ce qui m’a moins convaincu·e. L’insistance sur les points au début est trop longue : on comprend déjà que le motif reviendra. La phrase qui tourne en boucle est répétée un peu trop aussi, même si c’est peut-être voulu. La suite est moins redondante et fait mieux comprendre le personnage.
La reconstitution. C’est le passage qui m’a le plus marqué·e, j’en ai eu des frissons : les souvenirs reviennent pendant la reconstitution, le cerveau part en vrille, et Théo, qui n’y comprend rien, se retrouve pris dans la scène alors que tout allait bien entre eux. Ce n’est pas confortable, mais c’est juste. Et je n’avais pas vu venir la chute.
Passages marqués. Voici les phrases que j’ai surlignées.
Ce que ce dispositif raconte, au fond
Le livre ne promet pas qu’on retrouve tout. Il montre qu’on peut avancer sans tout comprendre, et que la forme (une phrase qui ne se termine pas) dit parfois mieux que l’explication de ce que c’est que porter quelque chose d’enfoui. La dernière page ouvre sur la possibilité d’inventer de nouveaux gestes et de nouvelles phrases.