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  • Sans point final — sur Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?

    Revue livre — Roman
    Octobre 2026
    Sans point final
    sur Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? — Lucie Rico
    AutriceLucie Rico
    née en 1988 à Perpignan
    ÉditeurP.O.L
    ParutionAoût 2026
    rentrée littéraire
    GenreRoman
    Même autriceLe Chant du poulet sous vide (2020)
    GPS (2022)
    Lu pourPrix du roman des étudiants France Culture 2026
    J’ai lu Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?, le roman de Lucie Rico, dans le cadre du prix du roman des étudiants France Culture 2026, notes de téléphone ouvertes ou souris en main (hors de question que je surligne dans un livre papier, mais sur un PDF, qu’est ce que c’est agréable !). Cette revue, c’est la version longue de mes notes de lecture : ce qui m’a porté·e, ce qui m’a moins convaincu·e, et ce que la forme du livre raconte.
    L’histoire — sans spoiler

    Jennifer retranscrit des comptes rendus de plans de licenciement. Un jour, son clavier perd sa touche point : elle laisse alors ses phrases sans fin, puis l’ordinateur s’éteint tout à fait. C’est là qu’une pensée inachevée, qui commence devant Autant en emporte le vent et s’arrête sur un « et », s’installe dans sa tête et prend toute la place.

    Pour savoir d’où elle vient, Jennifer décide de reconstituer la scène, avec les indices dont elle dispose : sa ville d’enfance, un film, la présence de son grand-père, un pull taché de sang. Plus elle cherche à rejouer ce souvenir, plus sa mémoire lui joue des tours.

    Le secret central du livre n’est pas dévoilé.
    Pour comprendre
    La mémoire n’est pas une cassette
    On croit souvent que se souvenir, c’est rejouer un enregistrement. En réalité, chaque souvenir est reconstruit au moment où on le rappelle, à partir de fragments, d’émotions et de ce qu’on sait aujourd’hui. C’est pour ça qu’un souvenir peut sembler très net sans être exact, et que chercher à le « retrouver » peut aussi le transformer.

    À retenirLa netteté d’un souvenir ne prouve pas son exactitude.

    L’autrice

    Lucie Rico est née en 1988 à Perpignan. Romancière, scénariste et réalisatrice, elle est traduite dans plusieurs pays. Chez P.O.L, elle a publié Le Chant du poulet sous vide (2020) et GPS (2022).

    Le dispositif d’écriture

    La première chose qu’on remarque, c’est que la ponctuation devient un sujet du livre : la touche point de Jennifer lâche, puis son ordinateur, et son esprit avec. Cette panne devient la forme même du récit : une phrase qui ne se termine jamais, une pensée qui tourne en boucle, une mise en page un peu originale et des enchaînements d’idées qui nous mettent dans la tête du personnage. Les chapitres sont bien liés entre eux.

    Fiche technique — le dispositif narratif
    Point de vue1re personne : Jennifer raconte elle-même ce qui lui arrive
    TempsPassé, interrompu par une phrase qui surgit et s’impose
    PonctuationLa touche point lâche, les phrases restent sans fin, et la phrase obsédante se coupe sur un « et »
    ConstructionChapitres bien liés entre eux, mise en page parfois inhabituelle, enchaînements de pensées
    FilUne enquête : reconstituer un souvenir enfoui
    EffetOn est dans la tête de Jennifer, là où la pensée prend toute la place
    En clair — la phrase sans point
    01 Le clavier lâche La touche point ne répond plus. Jennifer va chercher ses points ailleurs. p. 9
    02 Les phrases restent sans fin Faute de temps, elle écrit sans s’arrêter, pour passer en force. p. 11
    03 L’écran s’éteint L’ordinateur lâche à son tour : sans lui, l’appartement lui semble vide. p. 20-22
    04 La phrase s’impose Une pensée inachevée prend toute la place. Le monde devient facultatif. p. 25-26
    Chaque panne en entraîne une autre, jusqu’à la phrase qui ne se termine pas.

    En clair

    Le roman raconte une panne de mémoire par une panne d’écriture. Le lecteur n’a pas besoin qu’on lui explique ce que ça fait : il le ressent, phrase après phrase.

    Comment le livre est présenté

    Le livre vient de sortir et le recul critique manque encore. Il est présenté comme une enquête à la fois hilarante et inquiétante (présentation sur Bibliosurf). Dans un entretien pour Brut, Lucie Rico parle de l’illusion de retrouver la mémoire et de revivre les choses.

    Pour comprendre
    Une pensée qui s’impose
    Une pensée intrusive est une pensée, une image ou une pulsion qui surgit sans qu’on l’ait appelée. C’est fréquent, y compris chez des personnes sans trouble. Ce qui use, c’est qu’elle revienne et qu’on s’y accroche : des expériences montrent que ruminer une pensée indésirable entretient la détresse qu’elle provoque.
    Les chercheurs distinguent aussi le souvenir intrusif, plutôt une sensation brève, de la rumination, un fil de pensée plus long. Dans le roman, la phrase de Jennifer surgit de nulle part, puis prend toute la place.

    À retenirQu’une pensée surgisse est courant ; c’est son retour en boucle qui épuise.

    Les thèmes du roman
    Au centre
    La phrase inachevée
    Mémoire
    Reconstituer un souvenir enfoui, au risque que la mémoire joue des tours.
    p. 222-231
    Secret familial
    Un récit de famille étouffé pour paraître.
    p. 36
    Distance
    Trouver la bonne distance, sans trahir ni se perdre.
    p. 46, 55
    Langage
    La ponctuation qui lâche, la phrase en suspens, les mots qui manquent.
    p. 9-26
    Écrans
    Un ordinateur qui tient lieu de compagnon, et dont la panne vide l’appartement.
    p. 22
    Devenir adulte
    Continuer sans tout comprendre.
    p. 64

    Mon avis sur Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?

    Ce que j’ai aimé. L’écriture d’abord : de belles trouvailles de mots, on sent qu’il y a du travail sur chaque phrase. Je l’ai trouvée douce et légère, et elle m’a porté·e : je n’ai eu aucun mal à me mettre à ce livre, alors que le sujet n’est pas facile. J’aime aussi les histoires où le récit du narrateur avance en parallèle de son rapport aux mots. La panne de l’ordinateur m’a particulièrement marqué·e : tout l’appartement de Jennifer dépend de cet objet, et quand il s’éteint, elle se sent étrangère chez elle.

    Ce qui m’a moins convaincu·e. L’insistance sur les points au début est trop longue : on comprend déjà que le motif reviendra. La phrase qui tourne en boucle est répétée un peu trop aussi, même si c’est peut-être voulu. La suite est moins redondante et fait mieux comprendre le personnage.

    La reconstitution. C’est le passage qui m’a le plus marqué·e, j’en ai eu des frissons : les souvenirs reviennent pendant la reconstitution, le cerveau part en vrille, et Théo, qui n’y comprend rien, se retrouve pris dans la scène alors que tout allait bien entre eux. Ce n’est pas confortable, mais c’est juste. Et je n’avais pas vu venir la chute.

    Passages marqués. Voici les phrases que j’ai surlignées.

    Passages marqués
    « Le monde était devenu facultatif. »
    p. 26
    La pensée inachevée prend toute la place : le corps, les autres et le réel passent au second plan.
    « Une distance suffisante pour respirer, mais insuffisante pour être accusée de trahison. »
    p. 46
    La bonne distance dans une relation : assez loin pour respirer, pas assez pour qu’on parle de trahison.
    « En amitié ils lassent, en amour ils trompent. »
    p. 55
    Le constat, un peu triste, sur ceux qui ne tiennent pas la distance.
    « J’aimais un peu moins les personnes que j’aimais. »
    p. 57
    Depuis la phrase, un doute s’installe : l’affection se dilue, à commencer par celle qu’elle se porte à elle-même.
    « Continuer sans comprendre »
    p. 64
    Jennifer se demande si c’est cela, être adulte.
    Je recommande ce roman, avec une alerte sur son sujet.
    Avertissement de lecture
    Ce roman aborde l’inceste et la violence subie dans l’enfance, à travers des fragments de mémoire. Si le sujet vous touche ou si vous traversez une période fragile, choisissez bien le moment de le lire. Des ressources sont indiquées ci-dessous.

    Ce que ce dispositif raconte, au fond

    Le livre ne promet pas qu’on retrouve tout. Il montre qu’on peut avancer sans tout comprendre, et que la forme (une phrase qui ne se termine pas) dit parfois mieux que l’explication de ce que c’est que porter quelque chose d’enfoui. La dernière page ouvre sur la possibilité d’inventer de nouveaux gestes et de nouvelles phrases.

    En clair — la reconstitution (sans spoil)
    Le déclencheur
    Une phrase inachevée s’installe dans sa tête et ne la lâche plus.
    Les indices
    Un film, une ville, des objets : Jennifer rassemble ce qui reste du souvenir.
    La scène rejouée
    Elle décide de la reconstituer, et entraîne Théo dans ce dispositif.
    p. 222-231
    Ce qui revient
    Les souvenirs remontent par morceaux, et la tête part en vrille.
    Rejouer un souvenir ne suffit pas à le retrouver : le roman montre ce qu’il en coûte.
    Ressources
    119
    Allo Enfance en Danger : pour tout enfant ou adolescent·e en danger. Gratuit, anonyme, 24h/24.
    3919
    Violences Femmes Info : écoute et orientation pour les femmes victimes de violences, y compris sexuelles.
    0 800 05 95 95
    Viols Femmes Informations (CFCV) : écoute pour les victimes de viol et d’agression sexuelle.
    116 006
    France Victimes : écoute pour toute personne victime d’une infraction.
    SOS Inceste pour Revivre
    Association d’écoute et de groupes de parole, avec des groupes locaux.
    Et vous, qu’est-ce que ça remue ?
    Si cette lecture a fait écho à quelque chose, vous pouvez l’écrire et le partager dans les ateliers d’écriture.
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