Ça sera pas comme ça toujours
Le tuyau m’empêchait de parler. Papa était assis à côté de mon lit, et il pleurait. J’ai rouvert les yeux sur des machines, des soignants, et lui — en premier, toujours en premier. J’ai voulu le rassurer tout de suite. On ne voit pas souvent son père pleurer. Alors quand il nous laisse le voir, même sans le vouloir, c’est qu’on a touché un point où l’équilibre a failli se rompre.
J’ai essayé de parler. Rien n’est sorti. Comme dans ces cauchemars où on a quelque chose d’urgent à dire et où la voix ne vient pas. Je me suis mise à tousser, et il a compris que j’étais réveillée.
Je n’ai même pas eu le temps de m’en vouloir d’avoir raté. On ne me l’a pas laissé, ce temps-là. Il y avait une hospitalisation à éviter, une maison parentale où je ne devais pas retourner. Mais il y a une chose que je sais depuis toujours : personne n’a le droit de faire du mal à mon père. Pas même moi. Et pourtant.
Vouloir mourir n’est pas toujours vouloir mourir
Ce que beaucoup de gens confondent : l’envie de disparaître et l’envie que la souffrance s’arrête. Ce sont souvent deux choses différentes. La plupart des personnes qui ont des idées suicidaires ne veulent pas « la mort » en soi — elles veulent que quelque chose de précis (une douleur, une situation, un sentiment d’être piégé) cesse. Comprendre cette nuance change beaucoup la façon d’écouter quelqu’un qui en parle, sans minimiser ni dramatiser.
Ça a commencé bien avant cette nuit-là. Au collège, au lycée, dans une chambre au deuxième étage avec des fenêtres de combles trop petites pour vraiment sauter. Je rouvrais le volet sans bruit, je regardais dehors, je me disais que ce serait tentant, mais que ce ne serait pas suffisant. Je me disais aussi que si ma meilleure amie ou mon père ne faisaient pas partie de ma vie, je serais déjà morte. Les premières tentatives sont venues plus tard, quand j’ai enfin pu quitter la maison de mes parents — et faire, seule, ce que je gardais en réserve depuis des années.
Quand l’idée est là, je ne suis pas triste de vouloir mourir. Je suis malade de sentir, en continu, que je n’en ai pas le droit. Que je dois survivre pour faire plaisir, alors que je ne veux pas de cette vie-là. Ces périodes-là, j’enchaîne les prises de risques, je fatigue mon corps, je l’use jusqu’à ne plus avoir la place de trop y penser, ni le temps d’essayer pour de vrai.
Parce qu’il y a une différence, que peu de gens comprennent : vouloir soulager l’envie, et vouloir mourir. Longtemps, je me suis interdit moi-même d’aller jusqu’au bout. Même sans le vouloir vraiment, je gardais toujours, quelque part, la conscience de ce que je faisais. Ce n’était pas du courage. C’était juste que je n’avais pas le droit.
Ce que ça abîme, en revanche, ça, c’est réel. Le corps ne pardonne pas ce genre d’à-peu-près, même quand l’intention n’était pas d’aller au bout. Une fois, ça ne s’est pas passé comme prévu. Une fois a suffi pour briser quelque chose qui ne reviendrait jamais : la confiance de mes proches dans mon état. Depuis, s’ils ne me joignent pas, ils prennent la voiture. Mes amis frappent à ma porte pour me réveiller avant qu’ils n’arrivent. C’est souvent ça qui me réveille, plus que l’envie de vivre.
Des signes qui peuvent alerter
Il n’y a pas de liste universelle, mais certains changements méritent qu’on y prête attention — chez soi ou chez un proche :
- Parler de la mort, de « disparaître », ou dire qu’on est « un poids » pour les autres
- Un retrait progressif : moins de messages, moins d’envie de voir les gens
- Des prises de risque répétées, inhabituelles, ou une négligence du corps
- Un calme soudain après une période de grande souffrance (ce n’est pas toujours bon signe)
- Faire ses adieux sans le dire clairement — donner des objets, régler des choses « au cas où »
Aucun de ces signes, seul, n’est une certitude. Mais ils valent la peine d’une question simple et directe : « Est-ce que tu penses à te faire du mal ? » Poser la question ne donne pas l’idée à quelqu’un qui ne l’avait pas déjà — au contraire, ça ouvre une porte.
La première fois qu’on m’a attachée à l’hôpital, je me suis réveillée le jour de l’anniversaire de ma mère. Je n’ai pas eu peur d’être attachée, ni qu’on me garde en psychiatrie. J’ai eu peur que mes parents l’apprennent. Pas par crainte de leur colère — je ne supportais juste pas l’idée qu’ils soient tristes par ma faute.
Quand le psychiatre m’a dit qu’il me laisserait sortir si je le disais moi-même à mes parents, j’ai hurlé, j’ai pleuré, j’ai dit non. Il est revenu trente minutes plus tard, m’a simplement demandé d’appeler « quelqu’un ». J’ai appelé celui qui n’était encore qu’une connaissance de deux ou trois semaines, et qui est aujourd’hui mon compagnon depuis plus de quatre ans. Ce soir-là, cet appel a suffi. À 17h, mon téléphone rechargé, j’ai pu sortir et envoyer un « joyeux anniversaire » à ma mère. Elle n’a jamais rien su. Mais eux non plus, à partir de ce jour-là, n’ont plus jamais pu laisser passer une journée entière sans savoir si j’allais bien. Cette chose-là non plus n’est pas réparable. Et moi non plus, peut-être. Mais j’ai survécu. Plusieurs fois.
Il y a eu une personne, une fois, qui a changé quelque chose. Une thérapeute, dans une clinique, qui avait lu tout mon manuscrit — mes propres notes, mises en mots, publiées depuis. Elle m’a comprise. Elle me provoquait comme j’en avais besoin, sans jamais avoir peur de mes pensées.
Un mois durant, dans cette clinique, je me suis fait du mal sans que personne ne le voie — pulls, bracelets, silence. Le jour où elle a posé la question, je lui ai répondu avec mon sourire, celui qui veut dire « je mens, et je te laisse le choix de creuser ou pas ». Je l’avais fait la veille. Elle l’a su, malgré un mois de silence face à tous les autres soignants. Elle m’a redonné espoir dans le soin. Je ne me suis jamais sentie aussi comprise de toute ma vie. Ça a soulevé un poids énorme, de savoir que c’était possible.
Comment aider quelqu’un qui en parle
- Écouter sans paniquer. La panique de l’autre ferme la porte plus vite que n’importe quoi.
- Ne pas juger ni minimiser (« mais tu as tout pour être heureux·se » fait souvent plus de mal que de bien).
- Poser la question directement plutôt que de tourner autour — ça soulage souvent plus que ça n’effraie.
- Ne pas porter ça seul·e. Orienter vers un professionnel (médecin, psychologue, 3114) n’est pas un abandon, c’est un relais nécessaire.
- Rester présent après — le soutien qui compte le plus est souvent celui qui continue dans la durée, pas seulement au moment de la crise.
Aujourd’hui, je ne fais pas grand-chose de différent. J’encaisse. J’attends. Je garde patience. J’évite encore d’en parler, je ne veux rendre personne triste. L’idée de disparaître revient, parfois. Mais je me garde en vie, pour les autres, même si ce n’est pas ce que je souhaite au fond. Ce n’est pas une fin heureuse au sens classique. C’est une vérité, et je préfère la dire ainsi plutôt que de la maquiller.
Quelques appuis concrets pour tenir un moment difficile
- Mets de la distance physique avec ce qui pourrait te faire du mal, même quelques minutes — le temps que ça passe suffit parfois
- Appelle ou écris à une seule personne, même pour dire une phrase banale — le contact suffit souvent à casser l’isolement du moment
- Le 3114 est fait exactement pour ces moments-là, même si tu n’es pas « en crise » au sens où tu l’imagines
- Si tu es suivi·e par un psy ou un psychiatre, c’est le bon moment pour en parler, même si tu as peur de « déranger »
Si tu vis ce que j’ai vécu, j’aimerais que tu te sentes autorisé à en parler. À chercher, avec tes proches ou des professionnels, ce qui peut alléger ce poids. J’aimerais que tu croises des personnes sécurisantes, qui t’aident à avancer — comme j’en ai croisé. Et j’aimerais que tu saches que malgré tout ça, je vais bien. Je m’en sors. Je suis douée pour survivre. Prends soin de ton bien-être mental en premier. Je connais le poids que ça prend, quand ça devient toute ta vie, tout ton temps. C’est lourd, et c’est triste, surtout quand on est encore jeune.
Si tu as peur de faire du mal à tes proches en leur parlant de tes idées suicidaires : sache qu’ils auraient bien plus mal si tu passais à l’acte. Ils auront de la peine, oui, à t’entendre. Mais moins que s’ils devaient l’apprendre autrement. On ne peut pas leur en vouloir de s’inquiéter — nous aussi, on s’inquiéterait pour eux. Alors ne te cache pas. Laisse les gens qui veulent t’aider le faire. Tu es important. Tu en vaux la peine. S’ouvrir aux autres, ce n’est pas leur montrer seulement les versions de nous qui nous arrangent.
En 2021, pendant un stage de montagne, j’ai pris de gros risques dans ma voiture. Un professeur est venu toquer à ma vitre. Il aurait pu, selon le règlement, simplement me renvoyer du campus. Il a préféré s’asseoir avec moi dehors, pendant deux heures. Il m’a montré comment il coloriait n’importe comment des feuilles de papier pour se défouler, puis en faisait des avions. Il m’a parlé de sa sœur, bipolaire, et de ce qu’elle avait traversé. Je découvrais tout juste le mot. Je lui ai demandé si, toute ma vie, ça allait enchaîner les crises comme celle-là.
Il m’a répondu une phrase. Je l’ai notée, épinglée en haut de ma liste de notes, parmi les quatre ou cinq que je garde sur plus de trois cents. Je n’en ai plus besoin aujourd’hui pour tenir. Mais quand je tombe dessus, je suis contente de la revoir. C’est un rappel que je ne me fais pas assez à moi-même.
Ça sera pas comme ça toujours.
Si tu as besoin d’en parler
- 3114 — numéro national de prévention du suicide, gratuit, 24h/24, 7j/7
- Fil Santé Jeunes — 0 800 235 236 (anonyme et gratuit)
- SOS Amitié — 09 72 39 40 50