Étiquette : addictions

  • Bipolarité et sauvetage aquatique — ce qu’on cache quand on surveille les autres | Maëva Paul

    Santé mentale · Témoignage

    Quand la noyade ne fait pas de bruit

    Bipolarité, addictions et sauvetage aquatique — ce qu’on cache quand on surveille les autres.

    Il y avait une dispute rituelle chaque matin pour savoir qui porterait la chaise ou le sac jusqu’au bord de l’eau. Et une autre pour déterminer qui irait entrer dans le lac avec le thermomètre. Des querelles sans enjeu, qui faisaient du bien précisément parce qu’elles n’en avaient aucun. C’était avec Steven et Emeline, et cet endroit-là — ce bord de lac cerné de montagnes, cette lumière du matin sur l’eau froide — c’était le seul endroit où j’étais le moi qui va bien.

    Pas le moi qui tient. Le moi qui savoure.

    Emeline était chef de poste, protection civile à Paris, plus expérimentée que nous à presque tous les niveaux. Elle nous apprenait les règles qui coûtent cher si on les oublie — on ne reste jamais seul dans une pièce avec un enfant, on les installe sur une chaise devant le poste pour les bobologies. Des principes qui ne souffrent aucune exception. Et pourtant elle savait que je fumais, elle sentait l’odeur de cannabis devant le mobil home, et elle n’a jamais rien dit. Pendant toute une saison. Je le lui ai demandé plus tard, directement, et elle m’a répondu simplement : elle me faisait confiance. J’étais investie, désireuse d’apprendre, et ça n’impactait pas mon travail. C’était suffisant pour elle.

    J’ai retenu cette façon d’être avec les gens. Faire confiance sur les actes, pas sur les apparences.

    Les jours où j’étais au maximum — les phases hautes, même si à l’époque on ne nommait pas encore ça clairement — j’allais voir le lever de soleil sur le lac. Je nageais seule dans l’eau froide avec les montagnes autour. On faisait du bivouac, des réveils en altitude. L’espace d’un été, j’avais l’impression d’être exactement là où je devais être dans l’existence.

    Le sauvetage aquatique c’est un des métiers les plus à responsabilités qui soit, exercé dans un des contextes les plus décontractés qui soit. Des touristes en vacances, des enfants qui courent, de la musique au loin — et toi, assis ou les pieds dans l’eau, à surveiller une zone de bain en sachant que ta distraction d’une seconde peut envoyer quelqu’un aux urgences ou toi en prison.

    Ce que les gens ne voient pas c’est le reste. Le mépris ordinaire de certains vacanciers pour un travail qu’ils considèrent comme du farniente. Le fait de ne jamais connaître la suite de l’histoire quand on envoie quelqu’un en mauvais état à l’hôpital. Le risque, qui grandit chaque année, de trouver un corps dans sa zone de bain.

    On extériorisait chacun à notre façon. Certains allaient courir une heure. D’autres buvaient des verres au bord de piscines privées ou de couchers de soleil. D’autres nageaient toujours plus loin, toujours plus longtemps. On ne parlait pas vraiment de ce que ça faisait, à l’intérieur. On décompressait, c’est tout.

    Ce métier, l’espace d’une journée de travail, me faisait arrêter de penser à tout ça. J’étais pleinement dans mon rôle. Je me sentais capable de quelque chose.

    C’est une sensation rare quand tu passes la moitié de ta vie à douter de ce que tu vaux.

    L’été 2022, au Léman, les diagnostics étaient encore en cours. Bipolarité, borderline, peut-être les deux — trop de consommations pour être certain de quoi que ce soit. Je cherchais un psychiatre qui comprendrait vraiment, une psychologue qui ne resterait pas en surface. Je voulais être provoquée, bousculée, pas ménagée.

    En surface, j’étais cash. Franche, directe, sans filtre apparent. C’était une stratégie, même si je ne me le formulais pas comme ça à l’époque. Être transparente sur la forme pour garder le fond bien caché. Personne ne regardait derrière si la façade était suffisamment convaincante.

    Mes crises, je les avais en solitaire. Quelques rares fois quelqu’un l’a su. La plupart du temps, non.

    L’année d’après c’est l’été de la tentative de suicide. En juin, l’école me force à prendre une césure pour me soigner. J’ai décidé d’aller en clinique psychiatrique en septembre — parce que je ne voulais pas me priver de ma saison. C’était mon moment préféré de l’année et je n’allais pas y renoncer pour une hospitalisation, même justifiée. J’ai d’abord fait ma saison. C’est Emeline qui m’a conduite aux urgences cette nuit-là, après que ma colocataire l’avait appelée. Elle a frappé à la porte et dit sur son ton qui ne souffre aucune discussion : « Tu ouvres, ou les pompiers le feront. » J’ai ouvert immédiatement. On a marché une heure dans le camping. Elle m’a parlé, j’ai parlé. Elle a évoqué le fait qu’elle m’avait laissé chef de poste à son retour et que j’avais refusé — comme si c’était lié à ce qui venait de se passer. Ce n’était pas ça la raison. C’était juste un éclat dépressif et suicidaire que j’essayais de contenir depuis trop longtemps.

    Je continue de faire ce métier aujourd’hui en partie pour aller contre ceux qui pensent que je n’en suis pas capable. Contre le diagnostic, contre les limitations implicites qu’on assigne aux gens comme moi. Ian dans Shameless, bipolaire et ambulancier — même logique, mêmes intentions. Je me reconnais dans cette obstination-là.

    En 2021, à Morzine, j’ai commencé à vraiment beaucoup boire. Je faisais des terreurs nocturnes, je m’endormais bourrée tous les soirs. C’est là que c’est devenu une addiction problématique — pas une habitude, pas une façon de fêter, quelque chose d’autre. Quelque chose qu’on fait parce qu’on ne sait plus comment s’endormir autrement.

    En 2022, première saison au Léman, personne ne me connaissait encore. Je voulais faire bonne impression. Et puis je ne voulais tuer personne — alors je gérais. Que le soir. J’arrêtais à une certaine heure. Cannabis, un peu d’alcool. Une façon de tenir le rythme sans laisser voir les coutures.

    Aujourd’hui les substances ont changé. Les besoins aussi. La baignade est non surveillée, les responsabilités pénales différentes — et dès que le premier gamin commence à avoir la tête sous l’eau, je saute. Mon corps sait encore faire ce qu’il faut faire. Je ne risquerais pas la vie des gens si je n’en étais pas certaine.

    Mais les humains m’épuisent de plus en plus. Je commence à trop douter, à trop psychoter. Le métier qui me ressourçait se met à peser différemment.

    Il y a une question que je ne me suis pas encore posée jusqu’au bout : est-ce que je continue pour ce que ce métier m’apporte, ou pour prouver à quelqu’un — à moi — que je peux encore ?

    Je ne vais pas écrire que j’ai compris quelque chose de définitif. Ce n’est pas vrai et ça ne l’a jamais été.

    Ce que je sais c’est que les métiers de secours ont une façon particulière de coïncider avec certains fonctionnements psychiques. La vigilance constante, la responsabilité du vivant, l’adrénaline des urgences entrecoupée de vides profonds — c’est un terrain qui résonne avec la bipolarité d’une façon que je n’arrive pas encore à totalement démêler. Est-ce que ça l’amplifie ? Est-ce que ça la structure ? Les deux à la fois selon les jours ?

    Ce que je sais aussi c’est qu’on ne parle pas de ça. On ne parle pas des sauveteurs qui décompressent mal, qui automédiquent, qui tiennent le poste impeccablement pendant huit heures et s’effondrent le soir. La figure du secouriste n’a pas droit à la fissure visible.

    Et c’est peut-être pour ça que j’écris ça ici.

    À celle que j’étais Si tu te reconnais dans ce texte — dans l’obstination à prouver, dans la décompression qui dérapait, dans les crises gérées en solitaire parce que la façade tenait bien — tu n’étais pas irresponsable. Tu faisais ce que tu pouvais avec ce que tu avais. Et tu savais sauter à l’eau au bon moment. C’est pas rien.
  • Euphoria & santé mentale : addictions, trauma et trouble bipolaire

    Psychologie · Séries · Dossier

    Mai 2026

    Ce que Euphoria
    dit vraiment de nous

    Addictions, trauma, comportements à risque et trouble bipolaire — derrière les néons, une série qui parle surtout de souffrance.

    Création Sam Levinson
    Format Série dramatique
    Thèmes Addictions · Trauma · Bipolarité
    Personnage central Rue Bennett
    Lecture Analyse psychologique
    Sujet Ce que la série révèle de nous

    Certaines séries racontent une histoire. D’autres deviennent un miroir. Euphoria appartient à cette seconde catégorie. Derrière ses couleurs saturées, ses fêtes sans fin et ses images devenues iconiques, la série met en scène quelque chose de beaucoup plus difficile à regarder : la souffrance psychique lorsqu’elle n’a plus les mots pour se dire.

    Euphoria ne parle pas seulement de drogues.
    Elle parle de ce qu’on cherche à anesthésier.

    Les addictions de Rue, les traumatismes de Jules, la violence de Nate, les conduites à risque qui traversent presque chaque personnage : rien n’est véritablement présenté comme un spectacle. La série montre plutôt ce qui arrive quand la douleur devient trop importante pour être portée seule.

    C’est aussi ce qui explique sa résonance. Beaucoup de spectateurs ne s’y reconnaissent pas parce qu’ils ont vécu les mêmes événements. Ils s’y reconnaissent parce qu’ils connaissent cette sensation plus universelle : celle d’essayer de survivre avec quelque chose qui déborde.

    Alors avant de parler de scénario ou de personnages, il vaut peut-être la peine de regarder ce que la série raconte réellement. Pas sur les adolescents américains. Pas sur les excès. Mais sur nous. Sur nos blessures, nos stratégies de survie et tout ce qu’on tente parfois de cacher derrière une apparence qui tient encore debout.

    Rue, ou comment la douleur trouve une sortie

    Rue Bennett n’a pas commencé à se droguer par curiosité. Elle a commencé parce que son cerveau lui faisait mal, parce que la drogue lui a paru plus sympathique que la réalité, et qu’elle a aimé les sensations — ou leur absence. Après la mort de son père, elle a découvert que certaines substances faisaient taire quelque chose. Provisoirement. Suffisamment.

    C’est ce qu’on appelle l’automédication : utiliser une substance — alcool, cannabis, opioïdes — pour gérer des symptômes que le reste n’a pas su traiter. Un trouble anxieux non diagnostiqué, un épisode dépressif, un traumatisme qui n’a pas encore trouvé sa place dans un dossier médical. La substance fonctionne. C’est là tout le piège : elle fonctionne réellement, au moins au début.

    Note personnelle

    Ce qui m’a frappée en regardant Euphoria pour la première fois, c’est qu’elle n’avait pas pitié de ses personnages. Elle les regardait en face. Sans les protéger du regard du spectateur, sans leur offrir la dignité confortable d’une rédemption immédiate. C’était inconfortable. C’était aussi ce qui la rendait juste.

    À savoir

    L’automédication est identifiée comme un facteur de risque majeur dans le développement des troubles addictifs. Les personnes souffrant de troubles anxieux, dépressifs ou de stress post-traumatique présentent statistiquement un risque plus élevé de développer une dépendance.

    Ce phénomène ne relève pas d’un manque de volonté : il correspond souvent à une tentative de régulation d’une souffrance psychique qui n’a pas encore trouvé d’autre réponse.

    Le trauma comme point de départ, pas comme excuse

    Euphoria ne présente jamais le traumatisme comme une justification suffisante — et cette nuance est importante. Les personnages portent des histoires douloureuses, mais la série ne les absout jamais totalement. Nate grandit dans une violence psychologique constante. Cassie dans une insécurité affective chronique. Ces expériences expliquent certaines trajectoires. Elles ne les excusent pas.

    Ce que la psychologie du trauma nous apprend, c’est que les blessures ne déterminent pas un destin. Elles façonnent des réflexes, des mécanismes de protection, des schémas relationnels parfois destructeurs. Mais ces schémas peuvent être identifiés, compris et parfois transformés. La série montre les mécanismes. Elle ne prétend pas montrer la guérison. Elle serait probablement moins honnête si elle le faisait.

    Certains personnages voient leur propre destruction et continuent quand même, parce que l’autre option, c’est ressentir.

    Ce que les drogues font au cerveau

    Il y a une scène dans la saison 1 où Rue explique, en voix off, ce qu’elle ressent. Elle ne romantise pas, exactement. Elle décrit. Et cette description est précise : un ralentissement, une chaleur, une distance entre soi et la douleur. Ce n’est pas un fantasme de série. C’est la neurobiologie des opioïdes.

    Le circuit de la récompense et son détournement

    Toutes les drogues agissent sur le système dopaminergique, ce qu’on appelle le circuit mésolimbique de la récompense. Ce système existe pour nous pousser à répéter les comportements essentiels à la survie. Le problème, c’est que les substances psychoactives produisent des pics de dopamine d’une intensité incomparable à tout ce que la vie ordinaire propose.

    Opioïdes

    Se fixent sur les récepteurs mu-opioïdes et diminuent la perception de la douleur physique comme émotionnelle. Avec le temps, le cerveau réduit sa propre production d’endorphines et le manque devient lui-même douloureux.

    Stimulants

    Cocaïne et amphétamines augmentent massivement la dopamine et bloquent sa recapture. L’euphorie est souvent brève, suivie d’une chute qui pousse à rechercher rapidement une nouvelle prise.

    Cannabis

    Agit sur le système endocannabinoïde. Les effets peuvent sembler apaisants à court terme, mais l’usage régulier peut devenir problématique, particulièrement en contexte de vulnérabilité psychologique.

    Alcool

    Dépresseur du système nerveux central agissant notamment sur le GABA et le glutamate. Son caractère culturellement banal masque souvent son potentiel addictif.

    Kétamine Récréatif · Médical

    Dissociatif qui agit principalement sur les récepteurs NMDA du glutamate. Elle peut produire une impression de détachement du corps, du temps ou de l’environnement. Ce même mécanisme explique aussi son utilisation médicale sous forme d’eskétamine dans certaines dépressions résistantes, où son action peut être beaucoup plus rapide que celle des antidépresseurs traditionnels.

    Ce que ça change dans le cerveau

    La dépendance provoque une réorganisation profonde du cerveau. Ce n’est plus seulement une question de volonté. Les structures préfrontales impliquées dans la prise de décision rationnelle sont progressivement sous-dominées par des structures plus primitives, qui ne pensent qu’à une chose : retrouver l’état qui a soulagé la douleur.

    C’est pourquoi « tu n’as qu’à arrêter » est l’une des phrases les plus violentes qu’on puisse dire à quelqu’un en état de dépendance. Le cerveau a littéralement changé.

    Ce n’est plus seulement une question de volonté. Le cerveau a littéralement changé. Il cherche simplement à retrouver l’état qui a soulagé la douleur.

    Quand les drogues parlent la même langue que le trouble

    La relation entre trouble bipolaire et consommation de substances est l’une des comorbidités les plus documentées, et les moins bien comprises du grand public. Alcool, cannabis, kétamine, opioïdes, stimulants : chaque substance trouve une logique dans le cycle bipolaire. Pas par accident. Par une cohérence cruelle.

    Le trouble bipolaire, caractérisé par des alternances d’épisodes maniaques et dépressifs, est surreprésenté parmi les personnes qui développent une dépendance. Ce n’est pas un hasard. C’est une logique.

    Deux phases, deux rapports à la substance

    Phase maniaque
    • Énergie décuplée et réduction du besoin de sommeil.
    • Sentiment d’invulnérabilité, confiance excessive dans ses capacités.
    • Recherche intense de stimulation et de sensations nouvelles.
    • Les stimulants ou la kétamine peuvent prolonger artificiellement cet état d’expansion.
    • La prise de risque augmente, y compris dans la consommation de substances.
    Phase dépressive
    • Épuisement physique et psychique profond.
    • Perte d’intérêt, ralentissement et sentiment d’impuissance.
    • L’alcool devient parfois une tentative d’anesthésier la douleur émotionnelle.
    • Les stimulants peuvent être recherchés pour retrouver artificiellement de l’énergie.
    • Les opioïdes ou la kétamine offrent parfois une forme temporaire d’échappatoire au vécu dépressif.

    Ce double mouvement crée un cycle particulièrement difficile à briser. La substance ne choisit pas une seule phase, elle s’infiltre dans les deux, pour des raisons opposées, avec les mêmes conséquences.

    Le défi du diagnostic

    Une des difficultés majeures dans la prise en charge des personnes bipolaires avec addiction, c’est que les substances masquent ou imitent les symptômes du trouble. Un épisode maniaque peut ressembler aux effets de la cocaïne. Un épisode dépressif peut ressembler au manque d’opioïdes. La dissociation provoquée par la kétamine peut mimer certains états mixtes. Le diagnostic différentiel est complexe et bien souvent retardé de plusieurs années.

    En France, le délai moyen entre les premiers symptômes d’un trouble bipolaire et son diagnostic est estimé à 8 à 10 ans. Pour les personnes également en situation d’addiction, ce délai peut encore s’allonger.

    Note personnelle

    Ma bipolarité et mes addictions s’aiment d’un amour réciproque. L’une nourrit l’autre, l’autre justifie l’une, et quelque part au milieu, il y a moi, qui me suis perdu(e). La frontière entre l’état naturel du trouble et l’état induit par la substance est tellement floue que parfois je ne sais plus vraiment lequel des deux parle. Ou peut-être est-ce les deux qui chantent ensemble ?

    La substance et le trouble parlent la même langue. Et personne autour n’a de traducteur.

    Ce que les drogues font aux décisions

    Euphoria ne montre pas la drogue en isolation. Elle la montre enchevêtrée avec tout le reste : les décisions sexuelles, les conflits, les accidents, les mensonges. C’est là que la série est la plus fidèle à la réalité clinique : la consommation de substances ne produit pas seulement une dépendance chimique. Elle modifie le rapport au risque.

    Désinhibition et prise de risque

    La plupart des substances : alcool, cocaïne, kétamine, benzodiazépines, agissent sur les fonctions exécutives, ces capacités du cortex préfrontal à évaluer les conséquences, freiner les impulsions, projeter dans le futur. Sous leur effet, ce frein est affaibli ou désactivé. Le risque est perçu différemment, ou pas perçu du tout.

    La kétamine ajoute une couche supplémentaire : la dissociation. On n’est plus tout à fait dans son corps, plus tout à fait dans la scène. On observe depuis ailleurs. Ce détachement peut sembler protecteur, et c’est exactement pour ça qu’il est dangereux.

    Le cerveau adolescent

    Chez les adolescents, ce tableau est aggravé par un fait neurologique simple : le cortex préfrontal n’est pas encore mature. Il continue à se développer jusqu’à 25 ans environ. La capacité à évaluer les risques à long terme est déjà incomplète à la base et les substances ne font qu’amplifier cette incomplétude.

    C’est pour ça qu’Euphoria se passe au lycée. Pas pour le scandale. Pour la précision.

    L’inconnu en chaussettes

    Un matin en allant à la pharmacie, j’ai croisé un homme en chaussettes dans la rue. En plein hiver. Tout de suite je l’ai remarqué et j’ai distingué les traits se sa personnalité. Il avait cette façon de regarder le monde depuis très loin dedans, comme si la vitre entre lui et le dehors était épaisse et qu’il n’avait plus la force de cogner dessus.

    Note personnelle

    Il y a des gens dont la santé mentale déborde dans la rue parce que personne n’a su, ou voulu les contenir ailleurs. Des diagnostics que personne n’a pris le temps d’expliquer, des médicaments qu’on ne prend plus parce que les effets secondaires étaient insupportables, des soignants qu’on ne voit plus parce que le système est saturé.

    La schizophrénie non traitée, ça peut ressembler à un homme en chaussettes devant une pharmacie en hiver. Ça peut ressembler à quelqu’un qui te parle d’une voix qu’il essaie de noyer. Euphoria ne va pas aussi loin dans le spectre des troubles psychotiques, mais elle pose quand même la bonne question : qu’est-ce qu’on fait des gens que le monde ne sait pas accueillir ?

    La schizophrénie est souvent réduite dans l’imaginaire collectif à une dangerosité inexistante dans les faits. La réalité clinique est autre : c’est un trouble du traitement de la réalité, dont la prise en charge est complexe et l’observance thérapeutique un défi constant. Le cannabis à usage intensif précoce est reconnu comme facteur de risque dans le déclenchement d’épisodes psychotiques chez les personnes génétiquement vulnérables. Et inversement, les personnes schizophrènes présentent des taux de consommation de substances significativement plus élevés que la population générale, encore une fois, l’automédication comme tentative de gérer des symptômes que rien d’autre ne semblait pouvoir atteindre.

    Qu’est-ce qu’on fait des gens que le monde ne sait pas accueillir ?

    Cinq ans plus tard, et après ?

    La saison 3 opère un saut temporel de cinq ans. Rue a quitté le lycée. Elle est au Mexique, endettée auprès de Laurie, la trafiquante. Ce n’est pas une image de résilience propre, c’est une image de conséquences. Les dettes du passé, au sens littéral.

    Ce choix narratif est courageux : refuser la rédemption immédiate, refuser de laisser entendre que cinq ans suffisent à tout transformer. Les addictions laissent des cicatrices qui ne se voient pas toujours, des structures de pensée qui s’installent, des relations abîmées qui ne se réparent pas si facilement.

    Ce que les personnages portent encore

    Rue Addiction & conséquences

    Endettée auprès de Laurie et toujours confrontée aux répercussions directes de son addiction. La sobriété n’apparaît pas comme un état acquis, mais comme quelque chose de fragile, mouvant, constamment à reconstruire.

    Jules Trauma & avenir

    Entrée en école d’art, elle avance malgré l’anxiété et les blessures du passé. La série rappelle que grandir ne fait pas disparaître les traumatismes : ils changent simplement de visage.

    Cassie Validation & dépendance

    Fiancée à Nate et toujours en quête de reconnaissance, elle illustre une autre forme d’addiction : celle du regard des autres, plus discrète mais tout aussi structurante.

    La maturité n’est pas une guérison automatique. Ce que la saison 3 (saison finale) pourra peut-être offrir, c’est une image de ce que l’après ressemble vraiment : pas propre, pas linéaire, mais habité. Une vie traversée par les troubles, les choix, les erreurs, et qui continue quand même.

    Ce serait suffisant. Ce serait vrai.

    Note personnelle

    Cinq ans, c’est exactement le genre de saut temporel qui me terrorise et me fascine en même temps. Parce que je sais que dans cinq ans, je porterai encore des trucs que je porte aujourd’hui, juste différemment. Et parce que je me suis jamais vu(e) dans 5 ans. L’idée que Rue soit toujours dans le chaos après tout ce temps, ce n’est pas déprimant. C’est honnête. Et l’honnêteté, c’est ce que je viens chercher dans cette série.

    Les dettes du passé ne disparaissent pas avec une ellipse de cinq ans. Elles changent juste de forme.

    Ressources & soutien

    3114

    Numéro national de prévention du suicide. Disponible 24h/24, 7j/7. Gratuit.

    Fil Santé Jeunes — 0800 235 236

    Écoute, soutien et orientation pour les 12–25 ans.

    Drogues Info Service — 0800 23 13 13

    Informations, conseils et orientation concernant les addictions.

    Narcotiques Anonymes France

    Réunions et accompagnement vers le rétablissement.

    UNAFAM — 0800 810 600

    Soutien et accompagnement des proches confrontés aux troubles psychiques.

    Psycom

    Informations fiables et ressources sur la santé mentale.

    Euphoria ne guérit personne.
    Elle ne prétend pas le faire.

    Mais elle regarde.
    Et parfois, être regardé avec honnêteté est déjà une forme de soulagement.

    La saison 3 arrive bientôt.
    Je serai là.

    Mae(va) Paul · maevapaul.blog
  • Avez-vous des addictions ? — Atelier d’écriture | Maëva Paul

    Avez-vous des addictions ? — Atelier d’écriture | Maëva Paul

    Atelier d’écriture — Santé mentale

    Juillet 2024 — Maëva Paul

    Avez-vous des addictions ?

    Explorer sans jugement ce à quoi on s’accroche pour tenir

    Aujourd’hui, il existe beaucoup d’addictions différentes : celles aux drogues douces, dures, légales ou illégales, aux jeux vidéos, au sexe, et tout un tas d’autres. Pensez-vous avoir été gagné par l’une d’entre elles ?

    N’ayez pas peur de dire la vérité sur la véritable identité de vos addictions. Si vous les cachez, ne serait-ce qu’à vous-même, profitez de ce lieu pour vous les avouer. Personne ne vous blâmera ici — vous êtes un humain.

    Une addiction n’est jamais juste une mauvaise habitude.
    C’est souvent une réponse à quelque chose
    qu’on n’a pas encore trouvé d’autre façon de traverser.

    La véritable identité de mes addictions

    Maëva Paul — témoignage

    Les addictions font partie intégrante de ma vie. Peu importe dans quoi je me lance, je m’y lance si fort que ça en devient très rapidement addictif. Parfois cela est bon pour ma santé, mais parfois ça peut être très mauvais.

    Quand j’étais plus jeune je m’étais lancée à fond dans le sport — je comptais les heures, j’en faisais toujours plus. Je travaillais à la piscine de ma ville alors j’en profitais pour m’entraîner, puis je repartais pour l’escalade, plus d’une heure de vélo pour y aller et je grimpais au moins deux heures avant de repartir. Tout était réfléchi pour faire le plus de sport possible.

    Peu à peu, j’ai commencé à remplacer cette addiction saine par des plus mauvaises pour moi. Mais le truc avec moi, c’est que chaque addiction semble m’appeler. Je sais que si la proposition venait, je n’aurais su dire autre chose que « oui ». Mes addictions restent limitées par mon budget — et je réfléchis en permanence à comment les remplacer par des activités plus saines.

    Des drogues, j’en ai testé pas mal — par curiosité, comme souvent chez moi.
    Et j’affirme toujours autant les avoir aimées.
    Je ne sais pas si je dois m’en excuser,
    ou juste accepter que ça fait partie de ce que je suis.

    Collaboration — La Diction Libre

    J’ai également parlé de mes addictions en collaboration avec le compte Instagram @ladictionlibre — retrouvez cette conversation ici :

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