Santé publique — Revue de livre

Juillet 2026 — Mae Paul

Ils nous ruinent la santé

Big pharma, finance, lobbys : enquête en bande dessinée sur ceux qui rongent notre santé — cellule investigation Radio France & La Revue Dessinée

Auteurs Benoît Collombat & la cellule investigation de Radio France
Éditeur La Revue Dessinée · Radio France
Genre BD documentaire · Enquête journalistique
Pages ~200 pages
Parution Avril 2026
Thèmes Santé publique · Big pharma · Lobbys · Système de santé

17 mars 2020

Quand on applaudissait encore

Le 17 mars 2020, à 20 heures précises, quelque chose de rare a traversé les fenêtres françaises. Des applaudissements. Pas pour un but, pas pour un feu d’artifice. Pour des soignant·es qu’on avait, jusque là, surtout appris·es à sous-payer. Quelques jours plus tôt, Emmanuel Macron avait promis, la voix grave comme il se doit dans ces moments-là, que la santé gratuite, sans condition de revenu ni de parcours, n’était pas un coût mais un bien précieux. On a voulu y croire. On a même tapé plus fort dans nos mains.

Cinq ans plus tard, les balcons sont silencieux et le bien précieux se négocie très bien, merci, sur les marchés. C’est ce que raconte Ils nous ruinent la santé, l’édition spéciale que la cellule investigation de Radio France et La Revue Dessinée ont conçue ensemble, une association inédite entre le journalisme d’enquête le plus rigoureux et le médium le plus inattendu pour le porter : la bande dessinée. Deux cents pages, cinq à six enquêtes, et un personnage qui traverse tout l’ouvrage comme un fil rouge grinçant : l’inspecteur Pharmaco, cousin de Columbo, imperméable élimé et flair increvable, parti chercher un simple collyre pour sa femme et qui va, chapitre après chapitre, remonter des pistes bien plus sales qu’une pénurie de pharmacie de quartier.

Ce que ce livre fait, et que peu de rapports parlementaires réussissent, c’est de rendre visible ce qu’on préfère ne pas regarder. Pas par pudeur. Par fatigue, ou par cette forme de résignation qui nous fait accepter qu’un système censé nous soigner puisse, à ce point, se retourner contre nous. Alors on va suivre Pharmaco. Scandale par scandale. Avec le sourire qu’il faut pour tenir jusqu’au bout, et la colère qu’il faut pour ne pas s’habituer.

Scandale 01

Les pénuries de médicaments

Quand le générique ne rapporte plus assez pour qu’on prenne la peine de le produire.

Tout commence par un collyre. Rien de spectaculaire. Pharmaco en a besoin pour sa femme, il pousse la porte d’une pharmacie, et là, le vendeur habituel de solutions lui répond qu’il n’en a pas. Ni lui, ni la pharmacie d’à côté, ni celle du quartier suivant. Pour un détective habitué aux grandes affaires, l’enquête démarre bas de plafond. Sauf qu’elle ne va pas y rester longtemps.

Ce que Pharmaco découvre, en tirant le fil, c’est une industrie qui a fait un calcul très simple : les médicaments génériques, ceux qu’on prend tous les jours sans y penser, rapportent trop peu pour qu’on continue à les produire en France ou en Europe. Alors on ferme les usines, on délocalise la fabrication à l’autre bout du monde, souvent chez un seul fournisseur pour toute une molécule, et on croise les doigts pour que la chaîne ne casse jamais. Elle casse. Régulièrement. Et ce sont les pharmacies, puis les patient·es, qui héritent du vide.

Pendant ce temps, les mêmes laboratoires investissent des fortunes sur les traitements rares et très chers, ceux qui offrent des marges vertigineuses parce qu’ils ne concernent que quelques milliers de malades dans le monde. La logique n’a rien d’illégal. Elle est même, sur le papier, parfaitement rationnelle. C’est justement ce qui la rend si difficile à combattre : personne n’a triché, tout le monde a juste optimisé, et le résultat, c’est un système où soigner une maladie fréquente devient plus incertain que soigner une maladie exceptionnelle.

Pharmaco referme son carnet sans avoir trouvé son collyre. Il a trouvé autre chose à la place : la certitude que la pénurie n’est jamais un accident. C’est un dommage collatéral qu’on a accepté d’avance.

Chapitre 01 — En chiffres

La pénurie n’est pas un accident

800 médicaments manquaient en même temps à l’hiver 2022-2023, le pic le plus grave jamais enregistré
×3 en 6 ans le nombre de pénuries a triplé entre 2017 et 2023
400 médicaments manquaient encore fin 2024, malgré une légère amélioration

Qui est touché, concrètement

Cœur et tension artérielle
Une des 3 grandes familles les plus touchées
Antibiotiques
Une des 3 grandes familles les plus touchées
Psychiatrie (lithium, antidépresseurs, Ritaline…)
14 médicaments essentiels en rupture en 2025, plus de 800 000 patients concernés
Anticancéreux
Toujours fortement touchés
Traitements respiratoires
Toujours fortement touchés
Toutes les autres familles de médicaments
Aucune n’est épargnée

Pourquoi certains médicaments manquent et d’autres non

Un labo priorise ce qui lui rapporte le plus, pas ce dont on a le plus besoin.

Le médicament courant (générique)

Rapporte très peu par boîte vendue
Fabriqué par plusieurs concurrents qui cassent les prix
Production délocalisée, souvent chez un seul fournisseur
Risque de pénurie élevé
Utilisé par des millions de personnes

Le traitement rare et cher

Rapporte énormément par patient traité
Souvent un seul labo, aucune concurrence
Production surveillée en priorité
Risque de pénurie plus faible
Utilisé par quelques centaines ou milliers de personnes

Scandale 02

L’Androcur

Quand une alerte de 2007 met quinze ans à devenir un scandale reconnu.

Pharmaco a l’habitude des dossiers complexes. Celui-ci le prend différemment. Pas de laboratoire caricatural, pas de mécanisme retors à démonter point par point. Juste une notice, glissée dans une boîte, qui dit peu de choses, et des femmes qui découvrent, parfois quinze ans après avoir commencé leur traitement, qu’elles portent une tumeur au cerveau.

L’Androcur, c’est l’acétate de cyprotérone. Un médicament autorisé pour traiter l’hirsutisme sévère, une pathologie rare. Sauf qu’il a été prescrit, pendant des décennies, à des centaines de milliers de femmes pour de l’acné, une contraception, des dysfonctionnements hormonaux bénins. Hors de son autorisation officielle, dans une zone grise que la médecine française a longtemps tolérée sans y regarder de trop près. Entre 2006 et 2014, plus de 400 000 femmes ont été traitées à forte dose. Beaucoup n’ont jamais eu les examens qui auraient dû confirmer que ce traitement leur était vraiment indiqué.

Le lien avec le méningiome, une tumeur généralement bénigne mais qui peut comprimer le cerveau et nécessiter une chirurgie lourde, a été signalé dès 2007. Il aura fallu plus d’une décennie de signaux, d’études, de cas rapportés, pour que les autorités reconnaissent l’ampleur du problème. Le risque grimpe avec la durée du traitement, jusqu’à être multiplié par vingt après cinq ans d’usage à forte dose. Sur la seule période 2009-2018, plus de deux mille interventions chirurgicales pour méningiome sont attribuées à ce médicament et à deux autres de la même famille.

Ce qui frappe, dans ce chapitre, ce n’est pas la malveillance. C’est la lenteur. Celle d’un système qui a mis des années à écouter ce que des femmes disaient depuis longtemps de leur propre corps. Certaines ont vu leur tumeur régresser après l’arrêt du traitement. D’autres sont passées par le bloc opératoire. Beaucoup se battent aujourd’hui pour que l’État et le laboratoire répondent de ce silence prolongé.

Pharmaco referme ce dossier sans un mot d’esprit. Il n’y a rien à ironiser ici. Juste une question qui reste, insistante : combien de temps peut-on ignorer une alerte avant qu’elle devienne un scandale ?

Chapitre 02 — En chiffres

Quinze ans entre le premier signal et la reconnaissance

410 000 femmes traitées à forte dose entre 2006 et 2014, souvent hors indication officielle
×20 risque multiplié de développer un méningiome après 5 ans de traitement à forte dose
2 124 opérations pour méningiome attribuées à ces traitements entre 2009 et 2018

Le temps qu’il a fallu pour agir

2007

Premier signal

Les premiers cas de méningiome chez des femmes traitées à l’Androcur sont rapportés en France.

2018

Enquête de pharmacovigilance

Près de 300 cas de méningiomes sous acétate de cyprotérone sont analysés par l’ANSM.

2019

Le risque confirmé à grande échelle

L’Assurance Maladie établit le lien dose-risque sur 410 000 utilisatrices. L’Europe restreint la prescription.

2021

Deux autres traitements mis en cause

Le Lutéran et le Lutényl, de la même famille, sont reconnus responsables du même risque.

Aujourd’hui

Les victimes devant la justice

Des femmes réclament la condamnation de l’État et du laboratoire pour ce retard de réaction.

Scandale 03

L’hôpital des stars

Quand le prestige d’un établissement cache une pression qui broie ceux qui soignent.

Ici, Pharmaco troque son imperméable pour un badge visiteur. Direction Neuilly-sur-Seine, l’Hôpital Américain de Paris, l’adresse qu’on murmure entre initié·es. Façade en pierre blanche, patientèle de stars et de grandes fortunes, réputation d’excellence médicale qui remonte à la Première Guerre mondiale. De l’extérieur, tout respire le prestige. À l’intérieur, une enquête judiciaire qui dure depuis cinq ans raconte une autre histoire.

En février 2020, Emmanuel Marret, médecin anesthésiste-réanimateur de l’établissement, met fin à sa vie. Sa famille est convaincue que son travail y est directement lié. Une juge d’instruction à Nanterre a depuis auditionné des dizaines de témoins, infirmières, sages-femmes, médecins, cadres et anciens cadres, pour comprendre ce qui a précédé ce geste. Le mot qui revient dans les témoignages recueillis par la cellule investigation, c’est celui de management toxique. Pression du chiffre, culture du silence, exigence de performance qui ne s’arrête jamais vraiment à la porte du bloc opératoire.

Ce que Pharmaco comprend en enquêtant ici, c’est que le prestige n’est pas un vaccin. Un établissement peut soigner les plus grandes fortunes du monde et broyer, en coulisses, les personnes qui tiennent le bistouri. La rentabilité ne s’arrête pas aux portes des cliniques de luxe, elle s’y niche autrement : moins visible, mieux habillée, mais tout aussi corrosive pour celles et ceux qui la subissent au quotidien.

Ce chapitre résonne avec un mal plus large. Une étude de l’association SPS, menée en 2017, estimait qu’un quart des soignant·es en France avait déjà eu des pensées suicidaires liées au travail. Entre 2015 et 2017, une vague de suicides avait déjà frappé l’Hôpital européen Georges-Pompidou, à Paris, poussant l’établissement à installer des filets de sécurité sous les fenêtres des derniers étages. Un symbole aussi glaçant que révélateur : plutôt que de traiter la cause, on sécurise la chute.

Pharmaco quitte l’Hôpital Américain sans avoir résolu grand-chose. Ce n’est pas son rôle. Le sien, c’est de rappeler que derrière chaque façade impeccable, il y a des gens. Et que certains d’entre eux ne vont pas bien.

Si vous traversez une période difficile, le 3114, numéro national de prévention du suicide, est disponible 24h/24, gratuitement.

Chapitre 03

Le prestige n’est pas un vaccin. Un établissement peut soigner les plus grandes fortunes du monde et broyer, en coulisses, les personnes qui tiennent le bistouri.

3114

Numéro national de prévention du suicide
Gratuit · 24h/24 · 7j/7

Scandale 04

La médicalisation de l’accouchement

Quand un couloir de maternité devenu silencieux raconte tout un système.

Pharmaco n’a jamais mis les pieds en salle de naissance. Ce chapitre le déstabilise différemment des précédents. Pas de labo à traquer, pas de chaîne d’approvisionnement à remonter. Juste des couloirs d’hôpital devenus silencieux, et une question qui traverse tout le récit : qui décide, aujourd’hui, de la façon dont un enfant vient au monde ?

Les chiffres du livre parlent d’eux-mêmes. En France, 82,7 % des naissances se font sous péridurale. 21,4 % se terminent par césarienne, alors que l’OMS recommande un taux compris entre 10 et 15 %. Un quart des accouchements sont déclenchés, et 12,4 % nécessitent une extraction par forceps ou ventouse. Quatre gestes, quatre chiffres, une même tendance : celle d’un accouchement de moins en moins laissé à son propre rythme.

Une sage-femme témoigne d’un souvenir simple mais parlant. Elle se rappelle des salles d’accouchement bruyantes, où les femmes criaient, où ce cri faisait presque partie du soin. Aujourd’hui, dans certaines maternités, plusieurs femmes déclenchées le même matin accouchent presque en même temps, dans un silence total. Le bruit a disparu avec la douleur. Mais elle s’interroge : si les sages-femmes ne parviennent plus à rassurer une patiente qui crie, certains jeunes médecins en concluent qu’elles ne maîtrisent plus l’art d’accompagner un accouchement, plutôt que d’y voir un accouchement simplement vécu sans anesthésie.

Le livre raconte aussi, très précisément, comment le lien entre péridurale et césarienne s’est joué pour un cas concret : les bébés en présentation par le siège. Un obstétricien raconte que ce type d’accouchement, autrefois considéré comme un geste techniquement magnifique à réaliser, demandait un enchaînement précis de manœuvres manuelles pour dégager les jambes, puis les épaules, puis la tête. Ces gestes exigeaient que la patiente sente encore ses contractions, en synergie avec la personne qui l’accouchait. Avec la généralisation de la péridurale, cette synergie est devenue impossible à obtenir. Une étude a ensuite estimé que le taux d’accidents restait plus élevé pour ce type d’accouchement. Du jour au lendemain, la césarienne est devenue quasi systématique pour les présentations par le siège. Un autre médecin précise que cette étude comportait des failles méthodologiques, mais que les pressions médico-légales et organisationnelles ont, malgré tout, fait basculer la pratique.

Ce que ce cas révèle, ce n’est pas que la péridurale cause la césarienne en général, la question reste débattue et loin d’être tranchée scientifiquement dans l’absolu. C’est plus précis, et plus inquiétant : une fois qu’un geste devient impossible à réaliser sous péridurale, et qu’une étude, même fragile, vient justifier la prudence, la pratique bascule vite, et durablement, sans qu’on revienne ensuite sur la décision.

Pharmaco quitte la maternité sans réponse tranchée. Ce chapitre n’en offre pas. Il pose juste la question qu’on referme trop vite d’habitude : à partir de quand soigner devient-il déposséder ?

Chapitre 04 — En chiffres

Un accouchement sur cinq quitte le rythme naturel

82,7 % Péridurale des naissances, pour soulager la douleur des contractions
21,4 % Césarienne alors que l’OMS recommande un taux de 10 à 15 %
25,8 % Déclenchement en cas de rupture de la poche des eaux ou de dépassement du terme
12,4 % Extraction instrumentale par forceps ou ventouse, quand le bébé reste bloqué

Le cas du siège : quand un geste devient impossible

Accoucher un bébé en présentation par le siège demandait un enchaînement précis de manœuvres manuelles, qui exigeait que la patiente sente encore ses contractions. Avec la généralisation de la péridurale, cette synergie est devenue impossible à obtenir. Une étude, aux failles méthodologiques reconnues, a suffi à faire basculer la pratique vers la césarienne quasi systématique, du jour au lendemain.

Scandale 05

PFAS et bouteilles : à quelle eau se vouer

Deux dossiers de pollution, une même question : qui savait, et depuis quand ?

Pharmaco s’approche du robinet de sa cuisine avec une méfiance toute neuve. Ce chapitre-ci n’a pas de méchant unique. Il en a deux, et ils se renvoient la balle depuis des années : l’eau du robinet, accusée de charrier des polluants invisibles, et l’eau en bouteille, vendue comme la solution pure et sûre. Sauf que les deux dossiers, une fois ouverts, sentent tout aussi mauvais.

Côté robinet, le mot qui revient est PFAS, ces « polluants éternels » utilisés depuis les années 1960 dans l’industrie, que le corps humain n’élimine presque jamais. En France, le taux moyen reste sous la limite réglementaire de 0,1 microgramme par litre. Mais la moyenne cache des poches de contamination sévère. Dans les Ardennes et la Meuse, des communes ont vu leur eau interdite à la consommation en 2025, avec des taux jusqu’à 27 fois supérieurs au seuil autorisé. Une papeterie à l’arrêt depuis des années est suspectée d’être à l’origine de la pollution. Les premiers signaux dataient de 2016. Il a fallu neuf ans, et une enquête journalistique, pour que l’État agisse.

Côté bouteille, l’affaire est encore plus vertigineuse. Nestlé Waters, qui produit Perrier, Vittel, Hépar et Contrex, a reconnu avoir utilisé pendant plus de quinze ans des systèmes de filtration interdits par la réglementation sur les eaux minérales naturelles, censées rester pures à la source, sans aucun traitement. Le but : masquer la présence de bactéries fécales, de pesticides et de PFAS. Une note interne de l’entreprise elle-même, datée de 2022, alertait sur ces pratiques non conformes. Il aura fallu attendre 2024, et une enquête menée par Radio France et Le Monde, pour que l’affaire éclate. Entre-temps, des millions de bouteilles ont été vendues, à un prix jusqu’à cent fois supérieur à celui de l’eau du robinet, pour une eau dont la pureté annoncée n’était, en réalité, plus garantie depuis longtemps.

Ce que Pharmaco note, en refermant ce dossier, c’est que le scandale ne se limite pas à l’industriel. Une commission d’enquête sénatoriale a conclu que l’État lui-même savait, depuis au moins 2022, que Nestlé trichait, et qu’il a malgré tout laissé faire, sous la pression du lobbying. La dissimulation, dans ce chapitre, n’est pas seulement celle d’une entreprise qui protège ses profits. C’est aussi celle d’un État qui a choisi de ne pas voir.

Pharmaco repose son verre d’eau, sans certitude sur ce qu’il contient, qu’il vienne du robinet ou d’une bouteille scellée. La question posée par ce chapitre n’est pas de trancher entre les deux. C’est de comprendre pourquoi, dans les deux cas, il a fallu des années de silence avant que quiconque songe à nous prévenir.

Chapitre 05 — En chiffres

Robinet ou bouteille, le même silence prolongé

L’eau du robinet

0,1 µg/L limite réglementaire pour la somme des 20 PFAS surveillés
×27 le taux mesuré dans certaines communes des Ardennes et de la Meuse
9 ans entre le premier signal de pollution (2016) et l’interdiction de consommation (2025)

L’eau en bouteille

15 ans de traitements interdits utilisés par Nestlé Waters pour masquer des contaminations
18 milliards de bouteilles vendues, pour une eau équivalente à celle du robinet
×100 le prix payé par rapport à l’eau du robinet, pour une qualité non garantie

Le point commun aux deux dossiers

Dans les deux cas, les alertes existaient des années avant que l’affaire n’éclate publiquement. Une commission d’enquête sénatoriale a conclu que l’État savait, depuis au moins 2022, que Nestlé trichait, et a laissé faire.

Scandale 06

Les lobbys du quotidien

Nutri-Score, alcool, anxiolytiques, écrans : le scandale n’a plus besoin de sortir de chez vous.

Pharmaco n’a même plus besoin de sortir de chez lui pour ce dernier dossier. Le suspect est déjà dans son salon, dans son frigo, dans sa pharmacie, dans la poche de son téléphone. Ce chapitre referme le livre en douceur apparente, avec des sujets qu’on croise tous les jours sans y penser. Sauf qu’en creusant, Pharmaco retrouve la même mécanique qu’ailleurs dans l’enquête : des intérêts économiques qui pèsent plus lourd que la santé publique, juste avec moins de fracas.

Premier indice, sur l’étiquette du yaourt. Le Nutri-Score, ce logo qui note nos produits de A à E, a été révisé en 2024 pour être plus sévère sur le sucre et le sel. Six pays européens l’ont appliqué immédiatement. La France, pourtant pays d’origine du dispositif, a mis un an de plus, le temps que les lobbys agroalimentaires, Danone en tête, fassent pression pour retarder ou contourner la nouvelle version. Certaines marques ont carrément préféré retirer le logo plutôt que d’afficher un C ou un D. Les industriels européens du secteur ont dépensé plus de 30 millions d’euros de lobbying sur ce seul dossier depuis 2020. Un logo tout simple, gratuit, plébiscité par 90 % des consommateur·ices, mais qui coûte cher à laisser vivre tranquillement.

Deuxième indice, dans le rayon d’à côté. Les producteurs de boissons alcoolisées mènent depuis des années un travail d’influence méthodique auprès des responsables politiques, documenté chaque année par un observatoire dédié. Résultat, la France conserve une politique de prévention de l’alcool parmi les plus timides d’Europe, alors que l’alcool reste l’une des premières causes de mortalité évitable dans le pays.

Troisième indice, dans l’armoire à pharmacie. La France est le deuxième pays le plus consommateur de benzodiazépines d’Europe, juste derrière l’Espagne. Plus de neuf millions de personnes en ont pris en 2024. Un tiers des patient·es sous traitement ne perçoivent aucun risque associé, alors que ces médicaments, pensés pour quelques semaines, se retrouvent parfois prescrits sur des mois, voire des années. Chez les jeunes, la hausse est encore plus nette : +25 % chez les moins de 19 ans en dix ans, +62 % pour les antidépresseurs chez les mineurs entre 2014 et 2021. On soigne la détresse avec des molécules, plus vite et moins cher qu’avec du temps humain.

Quatrième indice, dans la poche. Le livre n’y consacre pas de chiffre unique, mais pose une question familière : celle des écrans, de leur conception pensée pour capter l’attention le plus longtemps possible, et de ce que ça coûte, silencieusement, à la santé mentale de toute une génération.

Pharmaco referme son carnet une dernière fois. Ce chapitre n’a rien d’un dénouement spectaculaire. C’est plutôt un miroir tendu au lecteur : les grands scandales sanitaires ne se jouent pas seulement dans des laboratoires ou des hôpitaux lointains. Ils se jouent aussi, discrètement, dans le quotidien le plus banal, celui qu’on ne songe jamais à enquêter soi-même.

Chapitre 06 — En chiffres

Le scandale n’a plus besoin de sortir de chez vous

Nutri-Score

30 M€

de lobbying agroalimentaire dépensés depuis 2020 pour retarder la révision du logo

Alcool

41 000

décès attribuables à l’alcool chaque année en France, 2ᵉ cause de mortalité évitable

Anxiolytiques

9 millions

de Français traités par benzodiazépines en 2024, la France au 2ᵉ rang européen

Écrans

+62 %

de hausse des antidépresseurs chez les mineurs entre 2014 et 2021

Conclusion

L’important, c’est la santé… vraiment ?

Pharmaco range son imperméable. L’enquête est close, mais elle ne referme rien. Six chapitres, six visages différents d’un même mécanisme : quand l’intérêt économique et la santé publique se retrouvent sur la même table, ce n’est presque jamais la santé qui gagne. Pas par complot, pas par grand méchant identifiable une fois pour toutes. Par une accumulation de petites rationalités individuelles, chacune défendable sur le papier, qui finissent par dessiner un système qu’aucune d’entre elles n’aurait voulu, seule.

On se souvient de ces applaudissements de 20 heures, en 2020, et de cette promesse d’un État qui jurait que la santé n’était pas un coût mais un bien précieux. Cinq ans plus tard, à la lecture de ces six enquêtes, la question posée par le titre du livre garde toute sa force : l’important, c’est la santé… vraiment ? Les faits racontent une histoire plus ambivalente. Celle d’un pays qui sait produire une médecine d’excellence, des soignant·es dévoué·es, une recherche solide, et qui laisse pourtant, chapitre après chapitre, des logiques de rentabilité grignoter ce que cette médecine a de plus précieux : la confiance qu’on peut lui accorder.

Ce qui rend ce livre nécessaire, ce n’est pas la nouveauté de ses révélations, beaucoup de ces scandales ont déjà fait la une. C’est la manière de les rassembler, de les mettre en perspective les uns par rapport aux autres, et de choisir la bande dessinée pour le faire. Le format allège sans jamais désamorcer. L’humour de Pharmaco n’excuse rien, il rend juste supportable la traversée d’un livre qui, sans lui, aurait été difficile à tenir sur deux cents pages. C’est peut-être la vraie réussite du projet : prouver que la vulgarisation n’est pas une simplification de la vérité, mais une façon différente de la donner à voir.

Refermer ce livre, c’est un peu comme refermer ce robinet dont on n’est plus tout à fait sûr·e de la qualité de l’eau. On continue à vivre avec, parce qu’il faut bien continuer à vivre. Mais on regarde différemment, désormais, ce qu’on nous présente comme acquis, gratuit, ou simplement normal.


Mae Paul Revue de livre · Juillet 2026 · Ils nous ruinent la santé

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