« Tu vas pas chialer comme une gonzesse ! » — quand on ampute les garçons d’une émotion

Il y a cette phrase qu’on a toustes entendue, prononcée ou laissée filer sans réagir. Une phrase anodine en apparence, presque tendre dans son intention — on veut « endurcir » le petit, le préparer au monde. C’est précisément le point de départ que choisit Lucile Peytavin, historienne, pour ouvrir Tu vas pas chialer comme une gonzesse !, un essai court mais d’une densité redoutable.

L’image qu’elle pose dès les premières pages frappe fort : et si on amputait les garçons d’un bras à la naissance ? Le scandale serait immédiat, unanime. Pourtant, quand on les ampute d’une émotion — les larmes, le chagrin, la vulnérabilité — personne ne s’en émeut. Pire : on appelle ça de l’éducation.

Une généalogie de l’injonction

Peytavin ne se contente pas de dénoncer ; elle creuse. En sept chapitres aux titres volontairement provocateurs, elle convoque l’étymologie et l’histoire des mots pour montrer comment le langage façonne, dès l’enfance, une conscience individuelle et collective genrée. Elle nous emmène ensuite voyager dans le temps : on découvre que les guerriers grecs, ces figures archétypales de la virilité, avaient le droit de pleurer — que cela faisait même partie intégrante de leur identité héroïque. La virilité telle qu’on la connaît aujourd’hui n’a donc rien d’une évidence anthropologique ; c’est une construction récente, située, qu’on a fini par naturaliser.

L’autrice s’arrête aussi en crèche, là où tout commence : les pleurs des filles y sont lus comme de la tristesse, ceux des garçons comme de la colère. Même geste, même larme — mais une interprétation différente selon le sexe assigné. C’est tout l’inconscient collectif des adultes, parents comme enseignant·es, qui se rejoue là, sans que personne ne se questionne vraiment.

Du chagrin retenu à la violence

Ce qui rend cet essai nécessaire, c’est qu’il ne s’arrête pas au constat. Peytavin trace une ligne — documentée, jamais caricaturale — entre cette éducation émotionnelle amputée et ce qu’elle devient à l’âge adulte : un capital émotionnel atrophié, un mépris diffus du féminin, la fabrication de comportements à risque. Elle s’aventure jusque dans les recoins les plus sombres d’internet, du côté des incels et des masculinistes, pour montrer comment ce vide affectif laissé béant peut être récupéré, retourné en ressentiment, en haine.

Et c’est là que le livre déplace le regard, avec une formule qui résume tout son projet : remplacer l’injonction « protégez vos filles » par « éduquez vos fils ». Non pas pour déresponsabiliser, mais pour s’attaquer à la racine plutôt qu’aux symptômes.

Ce que les chiffres confirment

Ce que je décris plus haut, Peytavin le documente froidement. Un sondage ELLE / OpinionWay de 2024 qu’elle cite est glaçant : plus d’un homme sur deux estime que l’absence d’un « non » explicite vaut consentement, et une majorité comparable juge acceptable d’insister après un refus. Ce n’est donc pas un sentiment diffus, une impression de vivre dans un monde hostile — c’est une majorité d’hommes qui le disent eux-mêmes, noir sur blanc, dans un sondage. Et ce climat se construit tôt : l’autrice rappelle qu’à douze ans, plus de la moitié des garçons fréquentent déjà régulièrement des sites pornographiques, où la déshumanisation des femmes leur est présentée comme un modèle.

Mais le livre ne s’arrête pas à la question du consentement. Il établit aussi un lien que je n’avais jamais vu formulé aussi clairement : celui qui existe entre l’incapacité à nommer ses émotions — l’alexithymie — et les conduites addictives. Les hommes qui boivent, qui fument, qui prennent des risques, le font aussi souvent parce qu’on ne leur a jamais appris à identifier ce qu’ils ressentent. La statistique est sans appel : avant 65 ans, le taux de mortalité prématurée des hommes est plus de deux fois supérieur à celui des femmes. La virilité, ce n’est donc pas seulement un système qui nous met en danger. C’est un système qui les tue, eux aussi, simplement plus lentement et plus silencieusement.

Pourquoi ça me touche

Je referme ce livre et je pense à toutes ces fois où la violence masculine s’est installée chez moi sans que j’aie eu le réflexe de la nommer comme telle. Un attouchement en primaire, avant même de savoir que ce geste n’avait pas le droit d’exister, simplement la certitude diffuse qu’il fallait que la maîtresse ne voie rien. Des mains qui se referment sur une gorge pour rappeler, sans un mot, qui décide. Des « non » entendus, intégrés, puis traversés comme s’ils n’avaient jamais été dits. Cette petite phrase, « tu l’as cherché », qu’on m’a resservie comme une évidence, comme si mon silence ou mes mots avaient toujours un sens caché qu’eux seuls savaient lire.

Ce que Peytavin documente avec la rigueur de l’historienne, je l’ai vécu avec la mémoire trouble de celle qui a fini par trouver ça normal. C’est peut-être la phrase la plus dure que j’ai à écrire ici : mes souvenirs sont devenus flous, et ces situations m’ont paru normales. Pas acceptables — normales. C’est exactement le mécanisme que ce livre met à nu : une éducation qui apprend aux garçons à étouffer leurs émotions finit, des années plus tard, par apprendre aux filles à étouffer les leurs. On grandit en silence des deux côtés de la même injonction.

Et c’est là que la lecture de cet essai déplace quelque chose chez moi. On m’a appris très tôt à me méfier, à ne pas rentrer seule, à surveiller mon verre, mon trajet, ma tenue. Une vigilance de chaque instant, présentée comme un acte d’amour parental. Mais cette même énergie, cette même exigence, on ne l’a jamais mise en miroir du côté des garçons. On leur a appris à être forts, pas à être doux. À conquérir, pas à demander. À ne jamais pleurer, mais personne ne leur a vraiment appris à ne jamais frapper, à ne jamais forcer, à ne jamais décider à la place de l’autre.

C’est exactement le renversement que propose Peytavin : si l’on est capables de mobiliser autant d’énergie collective pour « protéger nos filles », pourquoi cette même énergie ne sert-elle pas à « éduquer nos fils » ? Pourquoi consacre-t-on des trésors de pédagogie à apprendre aux filles à se défendre, et si peu à apprendre aux garçons à ne pas attaquer ? On soigne le symptôme en armant les victimes potentielles, plutôt que la cause en désarmant ce qu’on a appris aux garçons à devenir. Tant qu’on continuera de demander aux filles d’être vigilantes sans demander aux garçons d’être respectueux, on traite une moitié du problème — et on laisse l’autre moitié grandir tranquillement.

Un format qui sert le propos

112 pages, un rythme serré, presque chaque page porte une idée. On pourrait reprocher au livre sa brièveté — mais c’est aussi sa force : rien n’est dilué, rien ne traîne. C’est un essai qu’on peut glisser dans toutes les mains, y compris celles qui n’ont jamais ouvert un livre de sociologie du genre. Et c’est peut-être ça, le vrai geste politique du texte : le rendre accessible à celleux qui en ont le plus besoin — parents, enseignant·es, ou simplement n’importe qui qui a un jour prononcé cette phrase sans y penser.

Structure du livre

Sept chapitres, une généalogie

Boys don’t cry

L’ouverture du livre, le titre de l’introduction.

« Tu vas quand même pas être un être humain ! »

La constitution d’un capital émotionnel atrophié.

« Qu’est-ce que c’est que d’être un garçon ? Franchement je ne sais pas ce que c’est… C’est comme si on me demandait ce que c’est d’être une fille. Franchement, je sais pas trop. »

Extrait de Les Petits Mâles

« Tu vas mépriser les femmes et le féminin »

La virilité comme instrument de domination.

« Maman, moi je suis différent des autres garçons, ils aiment pas les filles. Moi j’aime bien les filles. Oui, moi je suis équitable. »

Félicien, 5 ans

« Tu vas être violent et inadapté à la vie en société »

Des comportements toxiques envers les autres.

« — Je peux enlever mes chaussettes ? — Bien sûr. Globalement tu fais ce que tu veux avec ton corps. — Oui, ça s’appelle le consentement. »

Félicien, 5 ans

« Tu vas augmenter le risque de gâcher ta vie et celle des autres »

Des relations interpersonnelles conflictuelles.

« Maman elle va manifester parce que les hommes ils gagnent plus que les femmes alors qu’elles travaillent mieux. »

Clovis, 6 ans

« Tu vas augmenter le risque de te suicider et de mourir prématurément »

Des comportements toxiques envers soi-même.

« T’es juste énervé parce que t’es chauve. »

Un enfant à son père, vu sur TikTok

« Tu vas coûter cher à la société et nuire à la planète »

L’engendrement de coûts financiers colossaux.

« C’est parce qu’il a rayé sa moto qu’il pleure le monsieur ? »

Rayan, 7 ans

« Pleure, tu cogneras moins »

Des petites filles modèles ?

« Les filles elles sont plus douées en ménage que nous les garçons. Parce que moi quand je prends le balai pour balayer, il reste encore des traces de saleté partout. Mais quand c’est ma petite sœur, on ne voit plus rien. »

Extrait de Les Petits Mâles

Le mâle à la racine

La conclusion du livre.

« C’est quand que les hommes ils se rendent ? Ça suffit là. »

Clovis, 5 ans

Ce qu’on en retient

Trois phrases qui résument le livre

« Tu vas pas pleurer comme une fillette »

La phrase qui ouvre le livre

Et si on amputait les garçons d’un bras à la naissance ?

L’image fondatrice de l’essai

« Protégez vos filles » devient « éduquez vos fils »

Le déplacement proposé

Ressentir sans dominer, exister sans écraser, aimer sans craindre

Le projet d’avenir de l’autrice

Le mécanisme

La fissure

De la phrase anodine à l’amputation qui se propage

L’injonction « tu vas pas chialer comme une gonzesse » Le silence appris dès l’enfance, on apprend à ravaler La suppression émotionnelle le chagrin retenu, refoulé Le point de rupture ce qui ne s’exprime pas finit par se fendre Une hiérarchie s’installe la force comme seul langage Le vide laissé béant un terrain prêt à être récupéré

Le mépris du féminin

domination, comportements à risque, violence conjugale

La colère recyclée en ligne

incels, masculinistes, le ressentiment mis en scène

Les chiffres

Ce que documente le livre

Quelques données citées par Lucile Peytavin

95,2 Md€

le coût annuel de la virilité pour la société française, selon les travaux de l’autrice

Le visage des violences

91 %

des personnes mises en cause pour délits et crimes sont des hommes

96 %

des personnes détenues en France sont des hommes

86 %

des auteurs d’homicides volontaires sont des hommes

99 %

des personnes condamnées pour viol sont des hommes

99 %

des incendiaires volontaires sont des hommes

91 %

des responsables d’accidents mortels liés à l’alcool sont des hommes

La culture du consentement

57 %

des hommes estiment que l’absence d’un « non » explicite vaut consentement

58 %

jugent acceptable de persister dans leurs avances après un refus formulé

64 %

des hommes de 25 à 34 ans disent comprendre qu’un homme soit excité par la résistance d’une femme

L’enfance exposée

160 000

enfants concernés par des violences sexuelles chaque année en France

2 à 3

enfants par classe, en moyenne, victimes d’inceste

12 ans

l’âge où plus de la moitié des garçons ont déjà une fréquentation régulière de sites pornographiques

Ce que la virilité coûte aux hommes eux-mêmes

76,9–84 %

des cancers liés à l’alcool et au tabac concernent des hommes

+70 %

de risque pour les garçons de moins de 14 ans de mourir dans un accident, par rapport aux filles

x 2,1

le taux de mortalité prématurée (avant 65 ans) chez les hommes, comparé aux femmes

Données issues des statistiques publiques (ministères de la Justice et de l’Intérieur) et de travaux antérieurs de l’autrice, ainsi que de données citées dans « Tu vas pas chialer comme une gonzesse ! » — sondage ELLE / OpinionWay (2024) et études mentionnées par Lucile Peytavin

MP

Un article signé

Mae Paul

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