Littérature · Revue psycho-éducative

Orphelins 88

Sarah Cohen-Scali · Quête d’identité, mémoire traumatique et résilience dans l’Europe dévastée de 1945

Mae
Juin 2026
Roman historique · Jeunesse

Il y a des livres qu’on ne choisit pas vraiment. Ils arrivent au bon moment, à l’âge où on est encore poreux·se à tout, où une histoire peut s’imprimer dans la chair et ne plus jamais en partir. Max de Sarah Cohen-Scali était de ceux-là. Je devais avoir treize ou quatorze ans. Je me souviens encore de la couverture entre mes mains, de cette sensation d’être aspiré·e dans quelque chose de plus grand que moi, de plus lourd aussi — et de ne pas vouloir en sortir.

Dix ans passent. La vie tourne. Et puis un jour, on apprend qu’il existe un autre livre, dans la même veine, avec la même autrice, le même programme maudit en toile de fond. On l’achète presque par réflexe, un peu par fidélité, beaucoup par curiosité : est-ce que ça va tenir ? Est-ce que ce qu’on a aimé à treize ans a quelque chose à voir avec ce qu’on est devenu·e ?

Orphelins 88 a tenu. Plus que tenu.

Je l’ai lu par petites tranches — dans le RER, le train, vers Lille, vers Nantes… jamais trop longtemps — parce qu’on sait dès les premières pages qu’on ne veut pas que ça finisse. C’est le signe des livres qui comptent vraiment : on les rationne.

Le livre

Orphelins 88 — Sarah Cohen-Scali

Robert Laffont, 2018 · Pocket Jeunesse (poche) · Roman historique · dès 13 ans

Munich, juillet 1945. La guerre vient de s’achever, mais les ruines sont encore chaudes. Un garçon erre parmi les décombres. Il est blond, les yeux bleus, il pense s’appeler Siegfried — mais il n’en est pas sûr. Il ne sait presque rien de lui-même. Les Alliés lui donnent un prénom de fortune, Josh, et l’envoient à l’orphelinat d’Indersdorf, en Allemagne, où des centaines d’enfants de la guerre tentent de recoller les morceaux de ce qu’ils ont été.

Josh a deux bras qui se contredisent : sur le gauche, un tatouage de camp. Sur le droit, le réflexe encore vivant du salut hitlérien. Entre les deux, un vide. Une amnésie. Une identité à reconstituer morceau par morceau, dans une Europe libérée qui n’a pas fini de saigner.

Sarah Cohen-Scali construit son roman comme une enquête intérieure. La narration à la première personne — Josh qui parle, Josh qui cherche, Josh qui a peur de ce qu’il va trouver — crée une proximité immédiate avec le lecteur. On est dans sa tête, dans ses cauchemars, dans ses éclats de mémoire qui remontent sans prévenir. On avance avec lui, aussi incertain·e que lui sur ce qu’on va découvrir.

Ce qui frappe d’emblée, c’est la densité du monde que Cohen-Scali reconstitue. L’après-guerre est rarement raconté avec cette précision-là — pas la victoire, pas les drapeaux, mais le chaos humain qui suit : les déplacé·e·s, les orphelin·e·s, les enfants sans papiers, sans langue, sans famille, qui traversent une Europe dévastée en cherchant un point d’ancrage. Orphelins 88 se passe exactement là, dans cet entre-deux que l’histoire officielle oublie souvent de raconter.

I Contexte historique

Le Lebensborn : fabriquer des enfants pour le Reich

Pour comprendre qui est Josh — ou plutôt qui il pourrait être — il faut comprendre ce qu’était le Lebensborn. Littéralement « source de vie », ce programme lancé par Heinrich Himmler en 1935 avait un objectif aussi froid qu’il était monstrueux : augmenter la population aryenne du Reich. En pratique, cela signifiait deux choses. D’abord, accueillir dans des centres secrets les femmes enceintes « racialement pures » — souvent des liaisons entre soldats SS et femmes allemandes ou norvégiennes — pour qu’elles accouchent dans l’anonymat et confient leurs enfants à l’État.

Ensuite, et c’est là que le programme prend une dimension encore plus terrifiante, enlever des enfants dans les territoires occupés — Pologne, Tchécoslovaquie, Yougoslavie — dès lors qu’ils correspondaient aux critères physiques nazis : blonds, yeux clairs, ossature « correcte ». Ces enfants étaient arrachés à leurs familles, rebaptisés, germanisés de force, placés dans des foyers allemands. On leur volait jusqu’à leur langue maternelle.

On estime qu’entre 200 000 et 400 000 enfants ont été victimes de ce programme à travers l’Europe occupée. Après la guerre, beaucoup n’ont jamais retrouvé leur famille d’origine. Certains n’ont jamais su qui ils étaient vraiment.

Josh, avec ses yeux bleus et son réflexe du salut hitlérien, avec ce prénom de Siegfried qu’il croit être le sien, pourrait être l’un d’eux. Ou pas. C’est toute la question.

II Contexte historique

Les enfants déplacés : l’Europe des orphelins

La fin de la Seconde Guerre mondiale n’a pas signifié la fin du chaos pour des millions de personnes. En 1945, on estime qu’entre 40 et 60 millions d’Européen·ne·s sont déplacé·e·s — réfugié·e·s, survivant·e·s des camps, prisonniers de guerre libérés, travailleurs forcés. Parmi eux, une catégorie particulièrement vulnérable : les enfants. Des centaines de milliers d’entre eux errent sans famille, sans papiers, sans identité vérifiable.

Les Alliés créent des camps de personnes déplacées — les DP camps — pour tenter de gérer cet afflux humain colossal. L’orphelinat d’Indersdorf, où Josh est envoyé dans le roman, existait réellement. C’était l’un des premiers centres ouverts par les Alliés américains spécifiquement pour les enfants non accompagnés. Des travailleuses sociales, des psychologues, des militaires tentaient d’y reconstituer des identités à partir de bribes — une langue parlée en rêve, un tatouage, un prénom murmuré dans le sommeil. Le travail était immense, souvent vain.

Beaucoup de ces enfants venaient de pays dont ils ne parlaient plus la langue, avaient été rebaptisés, rééduqués, et ne savaient littéralement plus qui ils étaient. Cohen-Scali s’appuie sur des archives réelles, des témoignages, des dossiers reconstitués. La fiction de Josh s’enracine dans une réalité documentée et trop peu connue.

III Contexte historique

L’après-guerre comme exil : la route des migrants

On a tendance à imaginer 1945 comme une fin. Les armes se taisent, les drapeaux changent, et tout recommence. La réalité est bien plus complexe, bien plus lente, bien plus douloureuse. Pour les survivant·e·s des camps, pour les orphelin·e·s, pour les déplacé·e·s, l’après-guerre est un autre exil. Il faut traverser des frontières instables, négocier avec des administrations débordées, prouver une identité qu’on n’a parfois plus les moyens de prouver.

Josh et les enfants d’Indersdorf vivent exactement ça. Leur chemin vers une éventuelle famille, un éventuel pays, ressemble à ce que nous appelons aujourd’hui un parcours migratoire : l’attente, l’incertitude, la dépendance aux décisions d’adultes qui ne les connaissent pas, les frontières qui s’ouvrent ou se ferment selon des logiques qui les dépassent. Ce parallèle n’est pas anodin sous la plume de Cohen-Scali. Elle le tisse avec soin, sans jamais l’asséner — mais il est là, et il résonne avec une acuité particulière dans le monde dans lequel on vit.

Les orphelins de 1945 ne sont pas si loin des enfants qui traversent des frontières aujourd’hui. C’est peut-être l’une des leçons les plus difficiles — et les plus nécessaires — du roman.

Clés de lecture psychologique

La mémoire traumatique : quand le corps sait avant la tête

L’amnésie de Josh n’est pas un simple artifice narratif. Elle est psychologiquement juste. Ce que Cohen-Scali décrit — les éclats de souvenir qui remontent sans prévenir, les cauchemars, le corps qui réagit avant que la conscience suive — correspond à ce que la psychologie du trauma nomme la mémoire traumatique. Contrairement à la mémoire ordinaire, qui s’organise en récit cohérent, la mémoire traumatique se stocke en fragments : une odeur, une sensation physique, un réflexe.

Le bras droit de Josh qui se lève tout seul en salut hitlérien sans que Josh le décide — c’est exactement ça. Le corps a encodé quelque chose que la mémoire consciente a effacé pour survivre. C’est un mécanisme de protection. L’oubli, ici, n’est pas une défaillance. C’est ce qui a permis à Josh de continuer à exister.

La quête identitaire : qui suis-je si je ne sais pas d’où je viens ?

L’identité, en psychologie du développement, se construit à partir de plusieurs piliers fondamentaux : la filiation, la langue, la mémoire autobiographique, et les liens d’attachement précoces. Josh a perdu les quatre simultanément, et de façon violente. Il ne sait pas s’il est juif ou allemand, polonais ou autre chose. Il pense en allemand mais sent au fond de lui que ce n’est peut-être pas sa langue d’origine. Il n’a personne à qui demander « tu te souviens quand j’étais petit ? ».

Le psychologue Erik Erikson décrivait l’adolescence comme la période charnière où se joue la question centrale : qui suis-je ? C’est l’âge où l’on commence à intégrer ce qu’on a été enfant avec ce qu’on veut devenir adulte, à construire une continuité narrative de soi-même. Josh, lui, n’a pas accès à cette continuité. Elle a été interrompue, effacée, volée. Il est bloqué à l’entrée de ce processus, sans les matériaux de base pour le démarrer.

Ce que le roman montre avec une grande justesse, c’est que la reconstitution identitaire de Josh est lente, non linéaire, douloureuse. Un souvenir qui remonte peut en détruire un autre. Une certitude acquise peut s’effondrer à la page suivante. L’identité ne se retrouve pas comme on retrouve un objet perdu — elle se reconstruit, morceau par morceau, dans un ordre qui n’est pas toujours logique, avec des régressions, des résistances, des moments où l’on préférerait ne pas savoir. Et pourtant Josh avance. C’est ça qui est remarquable.

Ce que le roman dit en creux, c’est peut-être ceci : l’identité n’est pas un point de départ. C’est une construction permanente. Et même quand on a tout perdu, cette construction reste possible — différemment, plus difficilement, mais possible.

La résilience : ce n’est pas oublier, c’est continuer malgré

Le mot résilience est partout aujourd’hui, au point d’avoir perdu une partie de son sens. On l’utilise pour désigner la capacité à « rebondir », à « surmonter », parfois même à aller mieux qu’avant — comme si la souffrance pouvait être une opportunité de croissance personnelle si on s’y prend bien. Cette lecture-là est non seulement inexacte, elle est dangereuse, parce qu’elle fait peser sur les personnes traumatisées la responsabilité de leur propre guérison, et transforme leur douleur en performance attendue.

La résilience telle que la définissait Boris Cyrulnik — neuropsychiatre français qui a lui-même survécu à la déportation étant enfant — est quelque chose de bien plus humble et de bien plus complexe. Ce n’est pas l’absence de souffrance. Ce n’est pas la victoire sur le trauma. C’est la capacité à continuer à se développer malgré la blessure, avec elle, en l’intégrant progressivement dans un récit de soi qui reste vivable. Cyrulnik insiste sur un point essentiel : la résilience n’est jamais un processus solitaire. Il faut au moins une personne — un tuteur de résilience — qui offre un espace suffisamment stable et bienveillant pour que la reconstruction devienne possible. Pas quelqu’un qui répare. Quelqu’un qui reste.

Josh avance, puis recule. Il fait confiance, puis se ferme. Il accepte un souvenir, puis en refuse un autre. Ce n’est pas un échec de sa part — c’est exactement ce à quoi ressemble un processus de résilience réel. Et peut-être que c’est là la leçon la plus importante du roman : la résilience ne mène pas à une guérison complète, à une vie sans traces. Elle mène à quelque chose de différent — une vie construite autour de la blessure, qui en garde la forme sans en être prisonnière. Josh ne redeviendra pas celui qu’il aurait été sans la guerre. Mais il peut devenir quelqu’un.

Figure de résilience

Wally, ou la figure de l’attachement inattendu

Il y a des personnages secondaires qui volent la vedette sans le chercher. Wally est de ceux-là.

Jeune soldat noir américain affecté à l’orphelinat d’Indersdorf, Wally se bat sur deux fronts simultanément : celui de l’après-guerre européen, et celui du racisme de ses propres supérieurs. Il est libérateur dans un pays dévasté, et discriminé dans sa propre armée. Cette double position — sauveur pour les uns, cible pour les autres — lui donne une profondeur rare. Il sait ce que c’est d’être regardé comme moins que ce qu’on est. Il sait ce que c’est d’avoir à prouver son humanité.

C’est peut-être pour ça qu’il voit Josh si clairement. Pas comme un problème à résoudre, pas comme un dossier parmi d’autres, mais comme un gamin qui a besoin qu’on lui fasse confiance avant de lui demander quoi que ce soit. Wally n’impose pas. Il propose. Il attend. Il revient. Dans le vocabulaire de l’attachement, il est ce qu’on appelle une figure sécurisante — quelqu’un dont la présence stable et bienveillante permet à l’autre de commencer, tout doucement, à se risquer à exister.

J’aurais voulu être dans la jeep avec eux parfois.

C’est une phrase que j’ai eu du mal à analyser au début — pourquoi cette image-là, précisément ? Et puis j’ai compris : la jeep, c’est le mouvement sans destination fixe. C’est le présent pur, sans le poids de ce qu’on cherche ni l’angoisse de ce qu’on va trouver. Avec Wally, Josh n’est pas « l’orphelin amnésique au passé trouble ». Il est juste Josh. Et parfois, c’est tout ce dont on a besoin — quelqu’un qui nous regarde sans le dossier.

Ce que Cohen-Scali réussit avec Wally, c’est de montrer que la résilience ne se fait jamais seul·e. Elle se fait dans la relation. Dans ces petits moments où quelqu’un décide, sans y être obligé, de rester.

Je l’ai refermé dans le train, un matin tôt, en quittant un peu Paris pour recharger les batteries. Je filais vers la Vendée. Et j’ai regardé par la fenêtre un moment sans rien faire — ce genre de pause qu’on ne s’accorde que quand un livre nous a vraiment pris quelque chose.

Ce qui m’a frappé·e, c’est que Orphelins 88 m’a touché·e différemment qu’il ne l’aurait fait à treize ans. Pas plus, pas moins — différemment. À treize ans, je lisais Max avec cette porosité totale de l’adolescence, cette façon d’être absorbé·e sans distance, de vivre le livre de l’intérieur sans chercher à le comprendre. Aujourd’hui, je lis avec plus de recul, plus d’outils, plus de mots pour nommer ce que je ressens. Mais le fond reste le même : Cohen-Scali écrit des histoires qui atteignent quelque chose de vrai.

Ce qu’elle fait avec Josh, avec Wally, avec tous ces enfants qui traversent une Europe en ruines en cherchant juste un endroit où poser les pieds — c’est nous rappeler que l’histoire n’est pas abstraite. Qu’elle a des visages, des prénoms de fortune, des bras qui se souviennent de choses que la tête a oubliées. Qu’il y a eu des milliers de Josh, et que la plupart n’ont pas eu de Wally.

Orphelins 88 est catalogué jeunesse, à partir de treize ans. Je pense que c’est à la fois juste et réducteur. Juste, parce que c’est l’âge où on peut le recevoir pleinement, où il peut s’imprimer comme il s’est imprimé en moi avec Max. Réducteur, parce qu’on a toujours quelque chose à y trouver — à vingt-trois ans, à quarante, à n’importe quel moment où on a besoin qu’un livre nous rappelle ce que ça coûte, et ce que ça vaut, de continuer à exister malgré tout.

À lire. À offrir. À garder.

— REVUE DE MAE PAUL

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