This Will Not End Well
Nan Goldin au Grand Palais
J’attends avec l’impatience qu’a un enfant à vouloir grandir trop vite. Devant le Grand Palais, je note dans mon carnet : que caches-tu derrière cette grande porte ? Je ne sais pas encore que la réponse va me prendre trois heures, et quelque chose que je n’aurai pas de nom pour désigner.
Nan Goldin a onze ans quand sa sœur aînée Barbara se suicide. Barbara avait été internée en hôpital psychiatrique pendant la majeure partie de son adolescence — pour s’être rebellée, pour avoir refusé de rentrer dans le moule. Ses parents font passer la mort pour un accident. On range, on tait, on passe à autre chose. C’est contre ce silence-là que toute l’œuvre de Nan Goldin va se construire.
À quatorze ans, elle fuit le domicile familial. Elle trouve sa famille parmi les drag queens de Boston — les premières personnes qui ne lui demandent pas d’être autre chose que ce qu’elle est. Elle commence à photographier pour ne pas perdre les gens qu’elle aime, pour garder une trace de ceux que le monde s’apprête à effacer. La photo comme anti-oubli. Comme preuve que ça a existé, que ces vies comptaient, même si personne d’autre ne voulait le voir.
« Pour moi, photographier quelqu’un n’est pas une mise à distance. C’est une façon de toucher — une caresse. »
À l’intérieur, l’obscurité est totale. On laisse ses yeux s’ajuster, on laisse la musique arriver avant les images.
Le premier diaporama est Stendhal Syndrome. Six mythes des Métamorphoses d’Ovide — des histoires dont on connaît déjà la fin, et c’est justement ça qui est vertigineux. Savoir ce qui vient et regarder quand même. Les transitions suspendent le temps dans un entre-deux : ni femme ni homme, ni vivant ni mort, l’instant exact du passage capturé. Capturer l’instant pour survivre. L’instant de la survie.
Sirens arrive ensuite comme une fièvre. Du found footage, une bande-son de Mica Levi qui pulse sous la peau. Des images de fête traversées de regards perdus — la vie et les émotions avançant dans un monde parallèle en même temps que dans le monde réel. Des sourires maintenus quand on voudrait pleurer. Rester de marbre. Goldin montre comment on s’éteint lentement même quand tout commence en brillant de mille feux. La chambre blanche arrive à la fin. Signe d’enfermement, signe de folie — c’est ce qu’ils disent.
Devant Memory Lost, je ne prends plus de notes. Il y a des œuvres qu’on ne regarde pas — on les reconnaît. Ce que Goldin montre du sevrage et de la dépendance, peu de gens osent le dire aussi clairement : ce qu’on cherche dans la drogue, c’est la vie. Quelque chose de totalement humain. Pas la même lucidité, pas les mêmes idées dans la tête — une vision différente, une vie différente. C’est ça qui rend la dépendance si difficile à quitter — pas la faiblesse, mais le fait qu’elle répond à quelque chose de réel. Se faire interner est terrifiant. Ne pas vouloir se sevrer l’est encore plus. C’est compliqué, la relation à la drogue.
The Ballad of Sexual Dependency dure quarante et une minutes. Sept cents diapositives. Changer de visage pour changer de regard sur qui l’on est, changer de visage pour trouver qui on est. Photographier l’humain tel qu’il est, sur le vif du quotidien — la souffrance sans l’habiller, et entre deux images de mort, des visages d’enfants comme une respiration, l’innocence et la pureté qui traversent tout.
The Other Side ferme le parcours. Quarante ans de portraits de ses amis trans — l’euphorie de genre et l’identité célébrées, pas documentées. C’est la différence que fait Goldin.
Sisters, Saints, Sibyls est exposée non pas au Grand Palais mais à la Chapelle de la Salpêtrière — le lieu pour lequel elle a été conçue en 2004, et ce choix n’est pas anodin. C’est dans cet hôpital que Charcot exposait ses patientes hystériques au XIXe siècle. Des femmes internées pour s’être rebellées, pour avoir été incontrôlables, pour avoir existé trop fort.
L’œuvre rassemble trois figures : Sainte Barbara, décapitée par son propre père pour s’être convertie et avoir refusé les prétendants qu’il lui imposait. Barbara Goldin, internée pendant son adolescence pour s’être rebellée contre le conformisme familial. Nan elle-même, deux hospitalisations psychiatriques — addiction, dépression. Trois corps de femmes que la société, la famille ou l’institution ont voulu contenir.
Ce que Goldin dit avec cette œuvre, c’est que le piège de l’enfermement — au propre comme au figuré — traverse les siècles et les continents. Que la rébellion féminine a toujours trouvé un nom médical ou moral pour être neutralisée. Et que la résistance, parfois, ressemble à survivre.
Nan Goldin n’a pas seulement survécu. Elle a retourné sa douleur en arme.
Après une opération, elle devient dépendante à l’OxyContin — un opioïde commercialisé par la famille Sackler via Purdue Pharma, responsable de plus de 500 000 morts aux États-Unis en vingt ans. En 2017, après son propre sevrage, elle fonde PAIN — Prescription Addiction Intervention Now. Elle organise des happenings dans les plus grands musées du monde : le Met, le Louvre, le Guggenheim. Elle exige qu’ils refusent l’argent Sackler et retirent leur nom de leurs murs.
« Ma colère contre la famille Sackler est personnelle. Je les hais. »
Il n’y a pas de distance ici. Pas de posture militante abstraite. Elle utilise exactement ce qu’elle a toujours utilisé — l’intime, le corps, l’expérience vécue — et en fait un levier politique. L’esthétique devient arme. Le monde de l’art retourné contre lui-même.
En sortant, il y a de la fatigue. Pas celle qui vide — celle qui pèse. Le genre qui arrive quand on a regardé quelque chose de vrai trop longtemps en face.
Goldin a passé quarante ans à faire exactement ça : regarder en face. La mort, la drogue, l’enfermement, les corps qu’on voulait faire disparaître. Elle n’a pas détourné les yeux. Elle a appuyé sur le déclencheur.
On ressort avec ses images dans le corps. Et quelque chose qui ressemble à une question : qu’est-ce qu’on fait de ce qu’on a vu ? Qu’est-ce qu’on fait de ce qu’on sait — sur soi, sur les autres, sur ce que la société range dans ses chambres blanches et préfère ne pas nommer ?
This will not end well. Le titre de l’exposition est une promesse tenue. Mais Goldin est encore là. Elle photographie encore. Et ça, c’est une forme de réponse.
Nan Goldin — This Will Not End Well
Grand Palais · jusqu’au 21 juin 2026
Sisters, Saints, Sibyls · Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière · entrée gratuite · mar–sam 16h–20h (22h le vendredi) · dim 11h–19h
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